Répression transnationale : un monde sans refuge
À mesure que l’autoritarisme gagne du terrain, de plus en plus de militants sont contraints à l’exil, mais la répression les poursuit là où ils sont. Les États répressifs agissent au-delà de leurs frontières pour faire taire les détracteurs qui se sont enfuis. Leurs tactiques ne cessent d’évoluer, et certains États sous-traitent aujourd’hui des assassinats à des réseaux criminels, coopèrent pour traquer les dissidents et se servent des accords internationaux sur la criminalité et l’expulsion comme armes. Alors que la Chine continue d’être en tête, un nombre inédit d’États pratiquent désormais la répression transnationale, et les pays démocratiques d’accueil y contribuent par le biais de leurs systèmes d’asile et d’immigration. Les personnes contraintes de chercher refuge à l’étranger ont besoin d’un soutien accru et immédiat.
En juillet, la « loi sur l’unité ethnique » chinoise est entrée en vigueur, conférant aux autorités de nouveaux pouvoirs pour réprimer toute dissidence perçue comme une menace à l’unité nationale. Cette loi précise clairement que la Chine ciblera les dissidents à l’étranger et prévoit que des individus ou des groupes situés hors du territoire national puissent être tenus pour responsables s’ils « portent atteinte à l’unité ethnique » ou « créent des divisions ethniques ». Cette loi est le dernier exemple en date de répression transnationale, dont la Chine est le principal acteur à l’échelle mondiale.
Une pratique en pleine expansion
La répression transnationale se produit lorsqu’un gouvernement étend son action au-delà de ses frontières dans le but d’intimider, de punir ou de réduire au silence ses citoyens vivant dans un autre pays. Les personnes visées – militants de la société civile, dissidents, défenseurs des droits humains, journalistes et membres de l’opposition politique – se sont souvent exilées afin de poursuivre un travail qu’elles ne peuvent plus exercer dans leur pays d’origine en raison des restrictions de l’espace civique. Mais la répression les poursuit là où elles sont, dans le but de les empêcher de s’exprimer, de dénoncer les violations des droits humains ou de soutenir ceux restés dans leur pays d’origine.
Et ce phénomène prend de l’ampleur. Alors que l’espace civique est de plus en plus restreint à travers le monde et que davantage d’États glissent vers l’autoritarisme, davantage de personnes sont contraintes à l’exil, et les gouvernements cherchent à les réduire au silence. En 2025, Freedom House a documenté 126 nouveaux incidents de répression transnationale de nature physique, portant le nombre à 1.375 cas recensés depuis 2014. Au moins 54 États se sont livrés à une répression transnationale depuis 2014, dont six – l’Afghanistan, le Bénin, la Géorgie, le Kenya, la Tanzanie et le Zimbabwe – ont été identifiés comme ayant recouru à ces tactiques à l’encontre de leurs propres ressortissants pour la première fois en 2025.
Plus de 70% de l’ensemble des incidents recensés ont été commis par seulement dix États, avec à leur tête la Chine, le Vietnam et la Russie. La Chine est à elle seule responsable de 319 cas recensés de répression transnationale de nature physique. Elle poursuit les militants démocrates de Hong Kong ainsi que les Tibétains, les Ouïghours et d’autres minorités qu’elle considère comme des ennemis de l’État. Sa campagne s’étend aux militants de la société civile et aux élus taïwanais, traités comme des ressortissants chinois en vertu de son principe de « Chine unique », qui considère Taïwan non pas comme un pays indépendant, mais comme une province chinoise rebelle.
La portée de la Chine est vaste. Un étudiant aurait été condamné à six ans de prison après son retour d’Australie, où il avait participé à une manifestation. Un dissident a disparu à Dubaï, aux Émirats arabes unis, probablement enlevé puis renvoyé en Chine.
Loin de ses frontières, la Chine utilise sa puissance économique pour faire taire la dissidence. En avril, la Zambie – un pays qui doit des milliards de dollars à la Chine – a brusquement annulé RightsCon, une conférence mondiale sur les droits numériques, cédant manifestement à la pression chinoise concernant la participation de militants taïwanais. En août, la pression diplomatique chinoise a tenté d’imposer l’annulation d’une conférence sur les droits humains à Buenos Aires, en Argentine. L’ambassadeur chinois a directement interpellé le gouvernement argentin au sujet de la participation prévue de Dolkun Isa, célèbre militant ouïghour en exil. La mairie a annulé la réservation de la salle, obligeant les organisateurs à changer de lieu.
Violence transnationale
La forme la plus extrême de répression transnationale est l’assassinat d’exilés. En juin 2025, l’ancien commandant de l’armée nicaraguayenne Roberto Samcam a été abattu chez lui, près de San José, au Costa Rica. Samcam était un critique virulent du dictateur nicaraguayen Daniel Ortega et vivait en exil depuis qu’il avait fui la répression en 2018. Ce meurtre constitue au moins le troisième assassinat d’un exilé nicaraguayen commis au Costa Rica ces dernières années. D’autres exilés nicaraguayens vivant dans le pays ont été la cible de coups de feu et de passages à tabac, et les services de renseignement ont averti des journalistes que leur vie était en danger. Le message adressé aux centaines de milliers de Nicaraguayens au Costa Rica est clair : l’exil n’offre aucune sécurité, car le gouvernement qu’ils ont fui peut encore les atteindre.
Sous l’ancien président Nicolás Maduro, le Venezuela a poursuivi ses opposants à l’étranger avec la même détermination. En octobre 2025, des hommes armés ont ouvert le feu à Bogotá, la capitale colombienne, sur deux militants vénézuéliens en exil, Luis Peche et Yendri Velásquez. Velásquez a été touché à huit reprises et Peche à six, mais tous deux ont miraculeusement survécu.
Les États répressifs ont de plus en plus souvent recours à la sous-traitance pour mener des actes de violence transnationaux, notamment en engageant des organisations criminelles pour commettre des assassinats à l’étranger. Cette méthode leur permet de nier de manière crédible toute implication. En février 2024, des hommes vêtus de faux uniformes de police ont enlevé Ronald Ojeda, un ancien lieutenant de l’armée vénézuélienne en exil, dans son appartement de Santiago du Chili. Son corps démembré a été retrouvé neuf jours plus tard dans une valise enterrée sous du béton. Les procureurs chiliens ont conclu que ce meurtre avait un mobile politique, qu’il avait été commandité par le gouvernement vénézuélien et exécuté par un gang vénézuélien. Le Chili a fourni des informations au sujet de cette affaire à la Cour pénale internationale dans le cadre de son enquête sur le gouvernement Maduro.
L’Iran a eu recours à des méthodes similaires à plusieurs reprises. En mars 2025, un jury new-yorkais a reconnu coupables deux membres d’un réseau criminel d’Europe de l’Est recrutés par le Corps des gardiens de la révolution islamique pour avoir ourdi, en 2022, un complot visant à assassiner la journaliste en exil Masih Alinejad à son domicile de Brooklyn. Un autre complot qui visait à l’assassiner lors d’une conférence à l’université de Fairfield, dans le Connecticut, a été orchestré par un agent iranien qui a recruté deux Américains pour commettre cet assassinat par l’intermédiaire de contacts criminels. Au Royaume-Uni, deux ressortissants roumains ont été condamnés pour une agression au couteau contre le présentateur de télévision iranien en exil Pouria Zeraati. Les procureurs ont établi qu’il s’agissait de mandataires criminels engagés par le régime iranien.
L’Inde est visée par les mêmes accusations. Des procureurs américains ont inculpé un ressortissant indien qui avait collaboré avec un ancien agent des services de renseignement indiens pour recruter un tueur à gages chargé d’assassiner Gurpatwant Singh Pannun, un leader séparatiste sikh, à New York. Le complot a été déjoué lorsque le tueur à gages s’est révélé être un agent infiltré. L’acte d’accusation a établi un lien entre ce complot et l’assassinat, en juin 2023, du militant sikh Hardeep Singh Nijjar, abattu devant un temple en Colombie-Britannique, au Canada.
Surveillance et intimidation
Avant de recourir à la répression physique, les États surveillent, intimident et menacent les exilés, notamment par l’intermédiaire de leurs familles restées au pays. Une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation, fondée sur des entretiens menés avec 105 exilés chinois victimes de répression transnationale dans 23 pays, a révélé que la moitié d’entre eux avaient vu des proches en Chine être interrogés ou intimidés par les autorités, souvent quelques heures après qu’ils avaient participé à une manifestation à l’étranger. En février, le père d’Anna Kwok, militante hongkongaise exilée, a été condamné à huit mois de prison pour avoir enfreint les lois sur la sécurité nationale après avoir tenté de toucher le capital de l’assurance-épargne-études de sa fille.
De nombreux autres régimes autoritaires recourent régulièrement à ces mêmes tactiques. En Biélorussie, les forces de sécurité ont mené de larges rafles, saisi des biens et imposé des aveux télévisés aux familles de figures de l’opposition en exil. Les autorités égyptiennes procèdent depuis longtemps à des perquisitions au domicile des proches de militants basés à l’étranger et les détiennent arbitrairement, comme dans le cas de l’activiste Mohamed Soltan, qui vit aux États-Unis. En 2017, les autorités de Bahreïn ont emprisonné plusieurs proches de Sayed Ahmed Alwadaei, un militant des droits humains basé à Londres, en représailles directes à ses protestations contre la visite du roi de Bahreïn au Royaume-Uni. Le Tadjikistan et l’Ouzbékistan gèlent quant à eux régulièrement les comptes bancaires des dissidents en exil et soumettent leurs proches à des interrogatoires musclés. Ils s’en prennent également à leurs enfants et petits-enfants en les expulsant des universités, en les soumettant à du harcèlement en classe ou en les empêchant de voyager à l’étranger pour poursuivre leurs études.
Le ciblage des familles s’accompagne souvent d’autres tactiques. En Arabie saoudite, les autorités emprisonnent des proches, imposent des interdictions de voyage à durée indéterminée et déploient des logiciels espions de niveau militaire contre des opposants à l’étranger. Le gouvernement chinois recourt à la pression financière, allant du gel des retraites au blocage des comptes bancaires dans le pays, pour contraindre ceux qui ont fui. Il adresse désormais des réclamations fiscales fallacieuses aux militants hongkongais en exil. La coercition financière s’accompagne d’une surveillance et de menaces à l’encontre des militants en exil. Lors de la visite du président chinois Xi Jinping en France en mai 2024, des militants ouïghours qui organisaient une manifestation ont déclaré avoir été agressés, menacés et placés sous surveillance, et ont accusé l’ambassade de Chine d’avoir orchestré cette répression.
Le régime théocratique iranien recourt à un ensemble de tactiques similaires. Il cible les exilés en confisquant leurs biens et en menaçant leurs proches restés au pays. Des employés de BBC Persian au Royaume-Uni ont indiqué que des membres de leur famille en Iran avaient été placés en détention en représailles. Cette tendance s’est intensifiée pendant la guerre qui a opposé l’Iran à Israël et aux États-Unis.
Le sort des Iraniens exilés au Royaume-Uni, pays autrefois considéré comme un refuge relativement sûr pour les dissidents politiques, s’inscrit dans une tendance plus large. Outre la Chine et l’Iran, des États comme Bahreïn, l’Égypte, l’Érythrée, le Pakistan, la Russie et le Rwanda ont régulièrement recouru à des tactiques coercitives visant des personnes établies au Royaume-Uni. Ces tactiques incluent des agressions physiques directes, l’utilisation de logiciels espions, des poursuites judiciaires abusives, ainsi que la détention et l’intimidation de proches restés au pays.
Récompenses, notices rouges et passeports annulés
Les États autoritaires détournent systématiquement les mécanismes administratifs et juridiques internationaux contre les opposants en exil. En 2023, la police de Hong Kong a mis à prix la tête de huit figures pro-démocratie, dont l’ancien leader étudiant Nathan Law, pour un montant d’environ 130.000 dollars américains. Le chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee, s’est engagé à ce qu’ils soient poursuivis à vie. Les autorités ont ajouté six noms à la liste des personnes recherchées en décembre 2024, puis 19 autres en juillet 2025.
Les régimes autocratiques exploitent systématiquement le système mondial d’alerte d’Interpol pour cibler les dissidents. Des dizaines de cas avérés montrent que des États se sont servis des notices rouges – des alertes mondiales qui demandent, sans toutefois l’imposer, l’arrestation d’une personne – comme arme contre leurs opposants politiques. Aysoltan Niyazova, militante turkmène et membre du groupe punk féministe russe Pussy Riot, a été la cible de ces notices rouges pendant 24 ans et a été arrêtée à plusieurs reprises avant qu’Interpol n’intervienne pour la retirer de la liste en février. En mars 2025, la notice rouge émise par le Soudan à l’encontre de Yassir Arman, figure de l’opposition, a conduit à son interpellation à l’aéroport de Nairobi, au Kenya, avant que les autorités ne reconnaissent la nature politique de l’alerte et ne le laissent partir.
Le gouvernement du Salvador a également émis des notices rouges à l’encontre d’avocats spécialisés dans la défense des droits humains vivant en exil en Espagne, mais la condamnation exprimée par des experts des droits humains des Nations unies (ONU) a contraint Interpol à retirer ces alertes. Les mécanismes visant à prévenir les abus restent insuffisants. Malgré l’annonce par Interpol d’une amélioration des protocoles de vérification après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, environ 90% des notices soumises par le gouvernement russe au cours des deux années suivantes ont reçu une approbation initiale.
Au-delà des alertes policières, les régimes autoritaires recourent davantage à la privation des droits administratifs et à la dénationalisation pour sanctionner les exilés. En 2024, Hong Kong a invoqué ses pouvoirs en matière de sécurité nationale pour annuler les passeports d’activistes en exil installés notamment en Australie, au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’Iran a également retiré la nationalité à des exilés. L’Égypte instrumentalise la bureaucratie consulaire, en refusant le renouvellement des passeports et en retenant les actes de naissance afin de réduire les exilés à un état d’apatridie de fait. En 2023, le Nicaragua a adopté des réformes constitutionnelles et législatives lui permettant de retirer officiellement leur nationalité à plus de 300 journalistes, opposants et prisonniers politiques expulsés. Le gouvernement a également ordonné la confiscation immédiate de tous leurs biens et propriétés dans le pays.
Collaboration transfrontalière
Les États autoritaires collaborent de plus en plus pour arrêter et renvoyer les exilés vers des pays où ils risquent d’être détenus et de subir des violences. Ces retours forcés violent le principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la persécution ou la torture, consacré par la Convention relative au statut des réfugiés et la Convention contre la torture.
Cette collaboration est manifeste en Asie du Sud-Est, où la Thaïlande joue un rôle majeur. En 2025, les autorités thaïlandaises ont expulsé 40 hommes ouïghours vers la Chine, où ils risquent de graves persécutions, après les avoir maintenus en détention pendant plus d’une décennie. La Thaïlande a également renvoyé de force, malgré son statut de réfugié reconnu par l’ONU, le militant Y Quynh Bdap, pour y répondre à des accusations de terrorisme. Elle détient régulièrement des dissidents chinois et renvoie de force des figures de l’opposition cambodgienne de l’autre côté de la frontière.
En Afrique, les régimes répressifs collaborent également pour faire taire la dissidence, souvent en échangeant des faveurs avec des États voisins et en exploitant la faiblesse des protections en matière d’asile. En 2026, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a appelé à une coopération plus étroite avec le Kenya afin de freiner l’activisme transfrontalier qu’elle a qualifié de perturbateur.
Le Kenya est devenu une plaque tournante de ces pratiques. En 2024, des responsables kényans ont aidé des agents ougandais à enlever à Nairobi le leader de l’opposition ougandaise Kizza Besigye, le forçant à retourner dans son pays pour y être jugé par un tribunal militaire. En juin 2026, Athorbey Al-Gaddhaffy-Dit, un lanceur d’alerte possédant la double nationalité kényane et sud-soudanaise, a été enlevé au Kenya. En janvier 2025, les forces de sécurité tanzaniennes ont enlevé à Nairobi la militante en exil Maria Sarungi Tsehai, l’ont agressée et ont tenté de déverrouiller son téléphone. Quelques mois plus tard, des agents tanzaniens ont arrêté et torturé le militant kényan Boniface Mwangi et l’avocate ougandaise Agather Atuhaire, venus en Tanzanie pour assister au procès d’un leader de l’opposition. Le Kenya a également expulsé des défenseurs étrangers des droits humains, dont le conseiller juridique ougandais Martin Mavenjina, en raison de leur engagement.
En mai 2025, les autorités tanzaniennes ont arrêté puis expulsé Abdousalam Ibrahim Mpingou, militant comorien résidant en Tanzanie, en raison de ses publications sur les réseaux sociaux critiquant le gouvernement comorien. En Afrique de l’Ouest, des agents béninois ont enlevé le militant numérique Steve Amoussou alors qu’il était exilé au Togo, tandis que les autorités ivoiriennes ont arrêté le journaliste Comlan Hugues Sossoukpè et l’ont renvoyé au Bénin malgré son statut de réfugié.
Les États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord recourent également à des canaux de sécurité bilatéraux et multilatéraux pour réprimer les dissidents en exil. En décembre 2024, les autorités libanaises ont arrêté le poète et dissident égypto-turc Abdulrahman Yusuf al-Qaradawi à son retour de Syrie, en réponse à une demande d’arrestation provisoire provenant d’Égypte. Alors qu’il était en détention, les Émirats arabes unis ont déposé une demande d’extradition par l’intermédiaire du Conseil des ministres arabes de l’Intérieur, invoquant une publication sur les réseaux sociaux dans laquelle al-Qaradawi critiquait les autorités émiraties et se réjouissait de la chute du régime d’Assad en Syrie. Malgré un recours en instance devant la plus haute juridiction administrative libanaise, le gouvernement libanais l’a extradé vers les Émirats arabes unis en janvier 2025, bien qu’il ne soit pas citoyen émirati et qu’il ne se soit pas trouvé sur le sol émirati au moment où l’infraction présumée a été commise. Depuis, les autorités émiraties le maintiennent largement au secret.
Suivant un schéma similaire, le dissident émirati Jasem Al-Shamsi a été arrêté en Syrie en novembre 2025 puis transféré vers un lieu tenu secret peu après son inscription par les Émirats arabes unis sur une liste nationale de terroristes et sa condamnation par contumace. Il est toujours victime d’une disparition forcée.
En mai, l’Arabie saoudite a arrêté Waleed Al-Tabtabaie, figure de l’opposition koweïtienne, et l’a renvoyé au Koweït, où il avait été condamné par contumace pour avoir critiqué les dirigeants du pays. Le même mois, les autorités omanaises ont placé la dissidente égyptienne Mariam Abdelbasette en détention dans un hôpital, quelques jours après son accouchement, sur la base de ce que ses avocats ont décrit comme une notice rouge d’Interpol fabriquée de toutes pièces. Elle et son bébé ont été libérés à la suite d’une mobilisation internationale, mais son mari, Ahmed Mousa, avait déjà été expulsé de force vers l’Égypte et emprisonné. Le Gulf Center for Human Rights a recensé plus de 20 cas similaires liés à sept États – l’Algérie, l’Arabie saoudite, Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Jordanie et le Koweït – entre 2022 et 2026.
La Turquie a ignoré les décisions de ses propres tribunaux et a expulsé des militants russes anti-guerre vers la Russie ainsi que des blogueurs dissidents turkmènes vers le Turkménistan. Le Kazakhstan continue quant à lui d’arrêter et d’extrader des militants vers l’Ouzbékistan.
La Biélorussie et la Russie semblent par ailleurs s’en prendre chacune aux cibles de l’autre. En août 2025, le dissident biélorusse Anatol Kotau, recherché par la Biélorussie, a disparu après l’interception par les garde-côtes russes du navire sur lequel il avait embarqué en Turquie et son déroutement vers l’Abkhazie, région séparatiste soutenue par la Russie. Il demeure introuvable depuis. En juin 2026, deux ressortissants biélorusses ont été brièvement placés en garde à vue à la suite de l’assassinat de l’artiste et dissident russe en exil Robert Kuzovkov, près de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Le Premier ministre polonais Donald Tusk a déclaré que cet incident présentait toutes les caractéristiques d’un assassinat politique.
Un rétrécissement de la zone de sécurité
Les États démocratiques ne constituent plus des refuges sûrs pour les personnes fuyant des régimes autoritaires. Ces États ne font pas assez pour empêcher la répression transnationale sur leur territoire. Pire encore, beaucoup la facilitent à travers leurs dispositifs frontaliers et migratoires, leurs calculs géopolitiques et leur volonté de réduire l’immigration, qui priment sur la protection des droits humains.
En juin, l’Allemagne a renvoyé le militant d’opposition tadjik Asadullo Boboev et son fils de 19 ans malgré un risque avéré d’arrestation. Les autorités tadjikes ont arrêté Boboev dès son arrivée. Depuis 2023, il est le quatrième militant expulsé par l’Allemagne vers le Tadjikistan et immédiatement placé en détention à son arrivée.
Le gouvernement américain a, à plusieurs reprises, renvoyé des Russes vers le régime autoritaire qu’ils avaient fui. En juillet 2025, un tribunal de la ville de Perm a inculpé le militant d’opposition Leonid Melekhin pour « apologie du terrorisme » immédiatement après son expulsion par les États-Unis. Quelques semaines plus tard, les autorités russes ont incarcéré le déserteur de l’armée Artyom Vovchenko à son arrivée à Moscou à la suite de son expulsion des États-Unis.
Les autorités américaines de l’immigration ont également expulsé des dizaines de demandeurs d’asile iraniens détenus, après avoir autorisé des fonctionnaires consulaires iraniens à entrer dans les centres de détention pour aider à traiter leurs dossiers. Parmi les personnes expulsées à bord de vols affrétés vers un pays où elles risquaient la peine de mort figuraient des chrétiens convertis et des militantes pour les droits des femmes.
Par ailleurs, le démantèlement en 2025 de l’Agence des États-Unis pour le développement international par l’administration Trump et le gel des fonds du Département d’État destinés à la promotion de la démocratie ont privé les militants menacés cherchant à se réinstaller et à reconstruire leur vie à l’étranger d’une aide essentielle, et ont poussé de nombreuses organisations qui soutiennent les exilés au bord de la ruine financière.
Dans certains cas plus positifs, des tribunaux et des gouvernements ont demandé des comptes aux auteurs de ces actes. Des tribunaux britanniques et américains ont ainsi condamné des personnes impliquées dans des complots contre Masih Alinejad et Pouria Zeraati. En juin, un tribunal britannique a condamné un ancien agent des services frontaliers et un policier hongkongais à la retraite pour l’espionnage de militants hongkongais pro-démocratie basés au Royaume-Uni. En mars 2025, les États-Unis ont imposé des interdictions de visa à des fonctionnaires thaïlandais, actuels et anciens, reconnus comme responsables ou complices du renvoi forcé par la Thaïlande d’Ouïghours vers la Chine. Ces mesures constituent une rupture salutaire avec la tendance des démocraties du Nord à condamner la répression transnationale sans en sanctionner les auteurs.
Après que le Nicaragua a déchu des centaines de dissidents en exil de leur nationalité, plusieurs États, dont le Chili et l’Espagne, se sont immédiatement mobilisés pour leur accorder la nationalité. Mais de telles initiatives restent l’exception. Même lorsqu’ils offrent une certaine protection, les gouvernements d’accueil ont plutôt tendance à concentrer leur aide sur un petit cercle de personnalités de premier plan, tandis que la plupart des exilés doivent assurer eux-mêmes leur sécurité.
Ces protections durement acquises sont également réversibles. L’Allemagne, l’Australie, le Canada, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont suspendu leur coopération en matière d’extradition avec Hong Kong en 2020, lorsque Pékin a imposé une loi draconienne sur la sécurité nationale. En 2025, cependant, le Royaume-Uni a fait marche arrière et a rouvert la porte aux extraditions « au cas par cas ». Des militants en exil, dont certains ont la tête mise à prix, ont dénoncé cette décision comme une trahison envers les quelque 200.000 Hongkongais qui se sont installés au Royaume-Uni en comptant sur la protection de ce pays.
Une prise de conscience croissante
À mesure que le problème a pris de l’ampleur, sa reconnaissance s’est elle aussi renforcée. Le Parlement européen, le G7 et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ont tous officiellement reconnu la répression transnationale comme une atteinte aux droits humains et à la souveraineté nationale. Mais cette reconnaissance n’a pas donné lieu à des réponses plus fermes. Selon l’International Partnership for Human Rights, le régime mondial de sanctions de l’Union européenne en matière de droits humains est peu adapté à la lutte contre la répression transnationale. Il ne vise en effet que les violations les plus graves, telles que les meurtres et la torture, alors que la plupart des actes de répression transnationale s’exercent par des moyens plus subtils.
Ce sont les communautés en exil qui ont largement pallié elles-mêmes cette lacune. Certaines organisations de la société civile, comme le Centre de solidarité biélorusse en Pologne, offrent un soutien tangible aux militants nouvellement arrivés, notamment via une aide à la recherche d’un logement, des conseils juridiques et une aide à la mise en place de mesures de sécurité. D’autres se concentrent sur la documentation des abus commis dans leur pays d’origine, en recueillant des témoignages et des preuves que les personnes restées sur place ne peuvent plus collecter en toute sécurité. C’est notamment le cas de l’organisation Justicia 11J, basée au Mexique, qui documente les violations commises à Cuba. D’autres encore, comme le Conseil pour la démocratie de Hong Kong à Washington, DC, mènent des actions de plaidoyer auprès des gouvernements d’accueil, en faisant pression pour obtenir des sanctions, des visas de protection et la reconnaissance officielle de la menace.
Mais ces initiatives dépendent de financements qui peuvent disparaître du jour au lendemain. Le fonds Lifeline, qui réunissait plusieurs donateurs et qui soutenait auparavant des organisations de la société civile en difficulté, a cessé ses activités en 2025. Et la société civile, aussi bien organisée soit-elle, n’a pas le pouvoir d’empêcher les services de renseignement d’un gouvernement hostile d’opérer sur un territoire étranger, ni de contraindre les gouvernements à agir à leur encontre. À mesure que les tactiques de répression transnationale se renforcent et s’intensifient, les États démocratiques doivent respecter leurs engagements en matière de droits humains et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour garantir que l’exil soit synonyme de sécurité.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les États doivent mettre fin à tous les actes de répression transnationale et coopérer pleinement aux enquêtes et aux poursuites judiciaires.
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Les États démocratiques doivent protéger les exilés et leurs familles, s’abstenir d’expulser ou d’extrader toute personne en danger, empêcher que leurs systèmes d’asile et d’immigration ne soient instrumentalisés à des fins de répression et imposer des sanctions ciblées aux responsables.
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La société civile doit continuer à recenser les abus, à soutenir les militants en exil et leurs familles et à demander des comptes aux gouvernements des pays d’accueil et d’origine.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Martin Bernetti/AFP


