La destruction de l’espace civique en Tunisie
Le président tunisien Kais Saied a transformé le système pénal du pays en une arme de contrôle politique, emprisonnant des militants de la société civile, des défenseurs des droits humains, des journalistes et des opposants politiques pour le simple fait de l’avoir critiqué. Au moins neuf militants de la société civile ont été condamnés à des peines de prison cette année, certaines s’élevant à huit ans ou plus. Les organisations qui défendent les droits des migrants, cibles des accusations populistes de Kais Saied visant à en faire des boucs émissaires, sont confrontées à des suspensions et à des dissolutions, en plus de poursuites pénales. L’Union européenne, liée à Saied par un accord sur le contrôle de la migration, reste discrète. À moins que les partenaires internationaux de la Tunisie n’exigent le respect des normes en matière de droits humains, la dérive du pays vers la dictature se poursuivra.
En mai, l’avocate et journaliste tunisienne Sonia Dahmani a été condamnée pour la deuxième fois cette année. Cette dernière condamnation à une peine d’emprisonnement de deux ans fait suite à ses critiques concernant les mauvaises conditions de détention. Elle avait auparavant été condamnée à 18 mois de prison pour avoir dénoncé les politiques anti-migrants du gouvernement. Sonia Dahmani fait également l’objet de cinq autres chefs d’accusation en vertu d’une loi de 2022 sur la cybercriminalité qui criminalise la diffusion de ce que le texte de loi qualifie de « fausses informations ». En Tunisie, les peines de prison ne cessent de s’accumuler.
Sonia Dahmani fait partie des nombreuses victimes du président Kais Saied, qui continue d’entrainer la Tunisie vers une voie toujours plus répressive. Kais Saied a remporté une élection libre et équitable en 2019, mais en 2021, il a limogé le Premier ministre et gelé le Parlement, et a continué à gouverner par décret. La loi sur la cybercriminalité figurait parmi les décrets qu’il a introduits. L’année suivante, il a réécrit la Constitution pour s’octroyer un pouvoir quasi absolu, une révision approuvée par un référendum marqué par un faible taux de participation et organisé après l’incarcération des principales voix de l’opposition. Lorsqu’il a remporté les élections de 2024, les opposants crédibles avaient déjà été criminalisés et écartés de la course électorale. Tout cela est bien loin de la démocratie qui avait vu le jour après la Révolution du Jasmin de 2011, défendue par la société civile à des moments cruciaux, comme l’a reconnu l’attribution du prix Nobel de la paix 2015 au quartet du dialogue national.
Une criminalisation croissante
La répression menée par Kais Saied s’exerce sous le couvert de la légalité, le système judiciaire servant d’instrument de contrôle au pouvoir présidentiel. En 2022, il a limogé les juges qui n’étaient pas d’accord avec lui et s’est ensuite octroyé le pouvoir de contrôler les nominations judiciaires. Les tribunaux se plient désormais à ses volontés et emprisonnent ses opposants. Depuis le début de l’année, au moins neuf membres d’organisations de la société civile ont été condamnés à des peines de prison.
Parmi les nombreuses autres personnes jetées en prison, les journalistes Borhen Bssais et Mourad Zeghidi ont été condamnés en janvier à trois ans et demi de prison sur la base d’accusations de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale forgées de toutes pièces. Ils étaient détenus depuis 2024. Leur véritable crime était d’avoir formulé des critiques à l’égard du pouvoir politique. En 2025, 37 journalistes, avocats, figures de l’opposition et autres dissidents ont été reconnus coupables de terrorisme et de complot visant à déstabiliser la Tunisie. À l’issue d’un procès collectif, certains ont été condamnés à des peines de prison de plusieurs décennies. En novembre 2025, une audience de la cour d’appel, à laquelle les accusés n’ont pas été autorisés à assister, a confirmé la quasi-totalité des condamnations et alourdi certaines peines.
La dernière phase de la répression vise les militants antiracisme. Depuis 2023, Saied a déployé une stratégie populiste consistant à s’en prendre aux migrants africains noirs afin de détourner l’attention des problèmes économiques qu’il n’a pas su résoudre. Il a à plusieurs reprises accusé les migrants d’être responsables de la criminalité et des désordres publics, attisant ainsi la violence à leur encontre de la part des forces de sécurité et de la population. Il a également contribué à répandre la théorie du complot raciste selon laquelle les migrants africains noirs feraient partie d’un complot occidental visant à remplacer la population locale.
Kais Saied a qualifié les organisations qui défendent les droits des migrants de « traîtres » et d’« agents de l’étranger ». Cette diffamation prépare le terrain pour l’incarcération. En mars, Saadia Mosbah, présidente de Mnemty, une association tunisienne engagée dans la lutte contre le racisme et d’autres formes de discrimination, a été condamnée à une peine sidérante de huit ans de prison sur la base de fausses accusations d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent. Cinq de ses collègues ont été condamnés à ses côtés. Saadia Mosbah aurait été victime de violences physiques et de racisme en prison. En 2018, elle avait contribué à l’élaboration d’une loi visant à lutter contre la discrimination raciale, mais c’était avant que Kais Saied ne prenne le pouvoir.
Dans le cadre d’une offensive contre les libertés associatives qui a déjà conduit à la suspension de dizaines d’autres organisations de la société civile, Mnemty est également menacée de fermeture. Des centaines d’autres organisations pourraient bientôt subir le même sort. En 2024, les tribunaux ont ordonné la fermeture du Conseil tunisien pour les réfugiés. En novembre dernier, deux de ses dirigeants, Mustapha Djemali et Abderrazek Krimi, ont été condamnés à deux ans de prison pour des infractions liées à une loi de 1975 sur les passeports et les titres de voyage.
Personne ne semble être hors de portée de l’État. En mars, un juge a ordonné la détention provisoire de sept personnes pour blanchiment d’argent, en raison de leur implication dans la première flottille Global Sumud qui avait tenté, en octobre dernier, d’acheminer de l’aide humanitaire à la population assiégée de Gaza. Le fait d’être l’un des lauréats du prix Nobel de la paix n’a par ailleurs offert aucune protection à la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme. L’organisation s’est vu infliger une suspension de ses activités pour un mois en avril. Les autorités ont également ordonné une suspension d’un mois à l’encontre du média indépendant Nawaat en octobre 2025.
Les juges qui ne se plient pas aux volontés de Kais Saied sont également menacés. Anas Hmedi, président de l’Association des magistrats tunisiens, fait l’objet d’une procédure pénale depuis 2022 et une nouvelle citation à comparaître pour de nouveaux chefs d’accusation lui a été signifiée en janvier.
Pour les organisations de la société civile, la suspension marque le début d’une procédure judiciaire pouvant aboutir à la dissolution, et aucune organisation n’a encore obtenu gain de cause en appel contre une telle décision. Les organisations de la société civile sont également confrontées à des gels d’avoirs, à des poursuites judiciaires et à des enquêtes fiscales. La criminalisation, le harcèlement judiciaire et la diffamation orchestrée par les autorités entraînent un effet dissuasif généralisé.
Les personnes exilées risquent quant à elles la condamnation par contumace. La journaliste Khaoula Boukrim, fondatrice du site TUMEDIA, s’est exilée à Paris en décembre 2025. Elle a été condamnée par contumace à quatre ans de prison pour cybercriminalité plus tôt ce mois-ci, une décision l’empêchant de fait de retourner au pays.
VOIX DE LA LIGNE DE FRONT
Khabir Moncef est directeur exécutif de l’Association pour la défense des droits de l’homme.
Le cas de Mosbah reflète une tendance de fond : l’espace civique en Tunisie est aujourd’hui fortement restreint.
Plusieurs activistes et associations font face à des poursuites judiciaires et à des condamnations en raison de leurs opinions ou de leur engagement associatif. Certaines organisations ont également été ciblées par des campagnes de stigmatisation, notamment sur des plateaux télévisés, en raison de leur travail en faveur des droits humains.
Face à ces pressions, beaucoup d’associations et de défenseurs des droits humains ont réduit leurs activités ou se sont réorientés vers des domaines moins sensibles, comme l’environnement. D’autres ont adopté des positions alignées sur le discours officiel pour éviter toute confrontation avec les autorités. Seules quelques organisations de défense des droits humains continuent à s’engager pleinement, sachant qu’elles s’exposent à des poursuites, voire à l’emprisonnement. Certaines ont été contraintes de fermer leurs locaux.
En plus des restrictions pesant sur l’espace civique, la plupart des associations font face à d’importantes difficultés de financement. Elles ont besoin d’un accès garanti à des ressources extérieures, sans lequel elles ne peuvent assurer ni la continuité de leurs activités ni le maintien de leurs bureaux. L’État surveille pourtant de près leurs comptes bancaires et leurs circuits de financement. L’assistance juridique est donc devenue indispensable pour leur permettre de poursuivre leur travail dans un cadre plus sécurisé.
Malgré ces menaces persistantes, l’engagement en faveur des droits humains perdure : ces valeurs méritent d’être défendues, même quand cela implique de prendre des risques et de faire preuve de courage.
Ceci est un extrait édité de notre entretien avec Khabir. Lisez l’interview complète ici.
L’Europe reste discrète
Les Tunisiens continuent de manifester. Des centaines de personnes ont défilé dans la capitale, Tunis, le 6 juin pour réclamer la liberté de la presse et la libération des prisonniers politiques. En mai, des manifestants avaient également dénoncé l’incapacité de Kais Saied à résoudre la crise économique. Mais ils ont besoin du soutien de la communauté internationale.
En octobre dernier, Saber Ben Chouchane a été condamné à mort pour avoir critiqué Kais Saied sur Facebook. Les autorités ont considéré que ses publications relevaient d’actes de tentative de changement de régime, d’insulte au président et de diffusion de fausses informations. Mais cette fois-ci, la répression a échoué. La sévérité de la peine a suscité un tel tollé international que Saied a été contraint de lui accorder sa grâce présidentielle et de le libérer. Les condamnations de la communauté internationale peuvent donc faire la différence.
Le Parlement européen s’est exprimé en novembre dernier, adoptant une résolution appelant à la libération des prisonniers politiques et à l’abrogation des dispositions relatives à la diffusion de fausses informations. Mais de telles actions ont leurs limites, Kais Saied qualifiant cette résolution d’« ingérence flagrante ».
La résistance à l’autocratisation exige plus que des mots, mais l’Union européenne (UE) n’agit pas. Elle se trouve en position de faiblesse face à Kais Saied car elle verse des financements au gouvernement tunisien pour l’aider à empêcher les migrants de se diriger vers l’Europe, et en avril 2025, elle a classé la Tunisie comme pays d’origine sûr. Cela signifie qu’elle estime que les migrants peuvent y être expulsés au motif que l’État de droit y prévaut et qu’ils ne courent aucun risque de persécution, une affirmation qui sonne creux pour les nombreux membres de la société civile actuellement emprisonnés.
Les politiques de l’UE ont contribué à l’augmentation du nombre de migrants en Tunisie, puisque les personnes parviennent à s’y rendre mais ne peuvent aller plus loin. Cela fait d’eux une cible toute trouvée pour servir de boucs émissaires à Kais Saied. L’UE doit assumer ses responsabilités et changer de cap. Elle doit reconnaître que les droits des migrants en Tunisie ne sont pas protégés et que, dans la situation actuelle, seule la société civile est en mesure de le faire. Dans le cadre de sa coopération avec la Tunisie, elle doit insister pour que les libertés de la société civile soient respectées et que les citoyens soient libres à la fois de défendre les droits des migrants et de critiquer les décisions du gouvernement. En continuant à garder le silence, elle se rendra complice de la consolidation d’une dictature.
NOS APPELS À L’ACTION
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Le gouvernement tunisien doit rétablir l’indépendance de la justice, mettre fin à ses atteintes aux libertés civiques et libérer toutes les personnes emprisonnées pour avoir exprimé leurs opinions et défendu des droits.
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L’Union européenne et les États démocratiques doivent conditionner leurs partenariats et leur soutien financier à la Tunisie au respect des libertés civiques et à des progrès concrets en matière de droits humains.
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La société civile tunisienne et internationale doit continuer à recenser les violations, à plaider en faveur de réformes démocratiques et à soutenir celles et ceux qui font l’objet de poursuites pénales.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Chedly Ben Ibrahim/NurPhoto via l’AFP


