TUNISIE : « Les droits humains méritent d’être défendus, même quand cela implique de prendre des risques »
CIVICUS s’entretient avec Khabir Moncef, directeur exécutif de l’Association pour la défense des droits de l’homme, sur la condamnation de la militante antiraciste tunisienne Saadia Mosbah et la répression croissante exercée par le gouvernement à l’encontre de la société civile.
En mars, Mosbah, fondatrice de l’association antiraciste Mnemty et défenseure des droits des migrants subsahariens en Tunisie, a été condamnée à une lourde peine de prison. Ce verdict illustre la répression croissante exercée par le gouvernement à l’encontre de l’espace civique depuis que le président Kaïs Saied s’est octroyé des pouvoirs quasi illimités en 2021. Dans le cadre de cette répression, les autorités criminalisent de plus en plus les organisations qui travaillent avec les migrants.
Pourquoi Mosbah a-t-elle été condamnée ?
Mosbah est la présidente de Mnemty, une association tunisienne qui lutte contre le racisme et d’autres formes de discrimination. Elle a notamment contribué à l’adoption, en 2018, d’une loi pionnière contre la discrimination raciale.
Le 19 mars, un tribunal l’a condamnée à huit ans de prison pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite. Ces accusations s’inscrivent dans une campagne plus large de stigmatisation des organisations de défense des droits humains. Depuis 2023, la Tunisie est devenue un pays de transit pour les migrants d’Afrique subsaharienne cherchant à rejoindre les côtes italiennes. Les accords conclus avec l’Italie et l’Union européenne (UE) pour limiter les flux migratoires ont renforcé cette situation. Dans ce contexte, certaines associations sont accusées de faciliter l’installation de migrants et d’attenter à la sécurité nationale, ce qui a conduit à la criminalisation croissante de leur travail.
Que révèle ce cas sur l’espace civique en Tunisie ?
Le cas de Mosbah reflète une tendance de fond : l’espace civique en Tunisie est aujourd’hui fortement restreint.
Plusieurs activistes et associations font face à des poursuites judiciaires et à des condamnations en raison de leurs opinions ou de leur engagement associatif. Certaines organisations ont également été ciblées par des campagnes de stigmatisation, notamment sur des plateaux télévisés, en raison de leur travail en faveur des droits humains.
Face à ces pressions, beaucoup d’associations et de défenseurs des droits humains ont réduit leurs activités ou se sont réorientés vers des domaines moins sensibles, comme l’environnement. D’autres ont adopté des positions alignées sur le discours officiel pour éviter toute confrontation avec les autorités. Seules quelques organisations de défense des droits humains continuent à s’engager pleinement, sachant qu’elles s’exposent à des poursuites, voire à l’emprisonnement. Certaines ont été contraintes de fermer leurs locaux.
Quelle est la situation des migrants en Tunisie ?
Depuis 2023, le nombre de migrants d’Afrique subsaharienne en Tunisie ne cesse d’augmenter. Le renforcement du contrôle des frontières maritimes limite fortement leur passage vers l’Europe, les contraignant à s’installer temporairement dans le pays.
Leurs conditions de vie sont préoccupantes. Les autorités n’ont pas de stratégie claire pour répondre, et la criminalisation des actions d’assistance et de solidarité a réduit considérablement le rôle de la société civile. Une mobilisation conjointe de l’État et de la société civile s’impose pour trouver des solutions concrètes, dans le respect de la dignité et des droits fondamentaux des migrants.
De quel soutien la société civile a-t-elle besoin ?
En plus des restrictions pesant sur l’espace civique, la plupart des associations font face à d’importantes difficultés de financement. Elles ont besoin d’un accès garanti à des ressources extérieures, sans lequel elles ne peuvent assurer ni la continuité de leurs activités ni le maintien de leurs bureaux. L’État surveille pourtant de près leurs comptes bancaires et leurs circuits de financement. L’assistance juridique est donc devenue indispensable pour leur permettre de poursuivre leur travail dans un cadre plus sécurisé.
Malgré ces menaces persistantes, l’engagement en faveur des droits humains perdure : ces valeurs méritent d’être défendues, même quand cela implique de prendre des risques et de faire preuve de courage.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.