Le soulèvement de la génération Z à Madagascar ouvre une ère d’incertitude
Les manifestations menées par la génération Z, déclenchées par des pénuries systémiques d’énergie et d’eau, ont conduit à la destitution du gouvernement malgache. Les manifestants, confrontés à un système éducatif défaillant, à la pauvreté et à un chômage généralisé, voulaient mettre fin à un gouvernement corrompu et guidé par ses propres intérêts. Leur colère a été exacerbée par la violence meurtrière employée par les autorités en réponse aux manifestations. Mais le gouvernement renversé a été remplacé par des militaires : un colonel est devenu le nouveau président après qu’une unité d’élite de l’armée ait changé de camp et mené un coup d’État. La génération Z de Madagascar devra maintenir la pression pour une transition rapide afin d’empêcher le pays de rejoindre la liste croissante des États africains sous régime militaire.
Lorsque la génération Z de Madagascar est descendue dans la rue, elle voulait du changement. Et elle l’a obtenu : le président a été renversé et contraint de fuir. Mais le fait qu’il ait fallu une intervention militaire pour provoquer ce changement, et qu’un colonel de l’armée soit désormais le président, laisse présager un avenir incertain. Pour une génération qui vient de prendre conscience de sa force, la lutte ne fait peut-être que commencer.
Point de rupture
Madagascar est un pays jeune mais pauvre, où l’âge médian n’est que de 20 ans et où les trois quarts de la population vivent dans la pauvreté. Ses jeunes ont grandi en ne connaissant que des promesses non tenues. Ils étudient dans des écoles chroniquement sous-financées où l’électricité est rare, avant d’obtenir leur diplôme et de se retrouver probablement au chômage. Les dirigeants politiques sont une élite riche et lointaine. Ainsi, lorsque l’eau a cessé de couler pendant la journée et que les coupures d’électricité ont duré presque 20 heures, la patience a atteint ses limites et la génération Z de Madagascar est descendue dans la rue.
La situation a explosé lorsque trois politiciens de la capitale, Antananarivo, ont défilé avec des jerrycans dans une protestation symbolique. Cette première manifestation était modeste, mais elle a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Des manifestations massives ont éclaté, menées par des lycéens et des étudiants universitaires, et organisées via les réseaux sociaux. Les manifestations, sous la bannière du mouvement Gen Z Mada, ont commencé le 25 septembre et, le 14 octobre, le président Andry Rajoelina avait pris la fuite.
Mais entre-temps beaucoup avaient déjà payé de leur vie. Le chef de la police d’Antananarivo a d’abord tenté d’interdire les manifestations et, lorsqu’elles ont tout de même eu lieu, il a recouru à la violence contre les manifestants pacifiques. Dans les premiers jours, les forces de sécurité ont tiré des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes, et ont frappé et arrêté des manifestants. Exaspérés, certains manifestants ont riposté par la violence, incendiant les maisons de politiciens et pillant des locaux. Les forces de sécurité ont encore intensifié leur brutalité, avec des rapports faisant état de tirs à balles réelles par la police. Les forces de sécurité ont également blessé des journalistes.
Le 29 septembre, le Haut-Commissaire des Nations unies (ONU) aux droits de l’homme, Volker Türk, a fait état de 22 morts et de centaines de blessés. Le bilan comprenait des manifestants et des passants tués par la police, parmi lesquels des personnes écrasées sous des véhicules blindés et un nourrisson d’un mois mort après avoir inhalé des gaz lacrymogènes, tandis que d’autres personnes ont été tuées dans des violences connexes. Les médias d’État ont réagi en niant les chiffres de l’ONU et en diffusant des informations erronées minimisant les problèmes et accusant les manifestants d’être des fauteurs de troubles. Mais les preuves irréfutables de violence ont poussé davantage de personnes à descendre dans la rue, déterminées à changer le gouvernement.
Rajoelina a tenté de faire des concessions alors que le pouvoir lui échappait, limogeant d’abord son ministre de l’Énergie, puis l’ensemble de son gouvernement, et convoquant un dialogue national. Mais les manifestants l’ont accusé d’exclure les voix critiques et ont estimé que le dialogue n’avait aucun sens dans un contexte de violence d’État. Les manifestations se sont poursuivies avec le réseau syndical Solidarité syndicale de Madagascar qui a rejoint le mouvement pour exiger la démission de Rajoelina.
Le point de basculement a été atteint lorsque le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT), une unité d’élite des forces armées, a apporté son soutien aux manifestants et déclaré qu’il ne tirerait plus sur eux. Le CAPSAT a pris le contrôle de l’armée et s’est rapidement emparé du pouvoir à Antananarivo. Rajoelina a tenté de dissoudre l’Assemblée nationale, mais celle-ci l’a destitué. Le CAPSAT a ensuite dissous de nombreux organes politiques, dont la Commission électorale et la Haute Cour Constitutionnelle, tout en maintenant l’Assemblée nationale.
Le colonel Michael Randrianirina, chef du CAPSAT, a prêté serment en tant que président le 17 octobre, promettant une transition de deux ans. Le nouveau gouvernement a depuis nommé un chef d’entreprise, Herintsalama Rajaonarivelo, au poste de Premier ministre et a déchu Rajoelina de sa citoyenneté, au motif qu’il avait auparavant obtenu de manière controversée la double nationalité française.
Pour Rajoelina, qui s’était présenté autrefois comme le nouveau visage du changement, la boucle est bouclée : c’est une mutinerie du CAPSAT qui l’avait d’abord porté au pouvoir en 2009 en déclenchant un coup d’État à la suite de manifestations antigouvernementales.
Un soulèvement mondial de la génération Z
Les manifestants de la génération Z à Madagascar sont loin d’être les seuls. 2025 a été l’année où, dans de nombreux pays, une nouvelle génération a pris conscience de son pouvoir. Les jeunes sont descendus dans les rues dans plusieurs pays asiatiques, notamment en Inde, en Indonésie, aux Philippines et au Timor oriental. Les manifestations les plus médiatisées ont conduit à la destitution du gouvernement au Népal.
Plus tôt dans l’année, les jeunes se sont mobilisés pour réclamer la démocratie en Turquie et appeler à la fin de la corruption et de la mauvaise gouvernance en Grèce, en Macédoine du Nord et en Serbie. Plus récemment, les événements survenus au Népal ont contribué à inspirer des manifestations jusqu’au Maroc et au Pérou. En novembre, des manifestations menées par la génération Z ont éclaté en réponse à une élection antidémocratique en Tanzanie. Les manifestations récentes ont explicitement cité le mouvement de la génération Z au Népal comme source d’inspiration et ont partagé des symboles communs, tels que le drapeau représentant un crâne et des os croisés inspiré d’un célèbre dessin animé japonais, brandi pour la première fois lors de manifestations en Indonésie.
Les manifestations menées par la génération Z partagent plusieurs caractéristiques communes : elles ont lieu dans des pays où la population jeune est importante, elles font largement appel aux réseaux sociaux pour s’organiser, la plateforme de jeux Discord étant un outil clé dans plusieurs cas. Ces manifestations sont nées d’une colère à la fois économique et politique. La jeunesse est confrontée à un coût de la vie élevé et à un chômage généralisé, et elle reproche aux gouvernements d’être corrompus et déconnectés de la réalité. Dans la plupart des cas, les autorités ont réagi par une répression violente, comme en témoigne l’usage de la force létale qui a causé des centaines de morts en Tanzanie.
Les changements les plus importants à ce jour ont eu lieu à Madagascar et au Népal. Si certaines manifestations ont peiné à progresser face à des gouvernements autoritaires, comme en Serbie, en Tanzanie et en Turquie, d’autres ont réussi à obtenir des concessions. En Indonésie, le gouvernement a annulé une augmentation de salaire pour les membres du parlement, tandis qu’au Timor oriental, il a supprimé des avantages sociaux impopulaires accordés aux législateurs.
Partout où il y a une forte population jeune confrontée à des services publics défaillants, à un coût de la vie élevé, à un chômage généralisé et à des gouvernements perçus comme corrompus et déconnectés de la réalité, de nouvelles manifestations semblent inévitables.
Manifestations de la génération Z : la vague 2024-2025
Des voix en première ligne
CIVICUS s’est entretenu avec six membres de l’association Youth Empowerment Madagascar.
La colère grandit chaque jour, et quand un peuple n’a plus rien à perdre, il finit par tout risquer. Déjà, la confiance est brisée. Sans changement réel, Madagascar risque d’entrer dans un cycle de méfiance et de confrontation qui pourrait durer des années.
Nous voyons déjà les conséquences : l’économie s’effondre, les petites entreprises ferment, les jeunes diplômés construisent leur vie à l’étranger, et ceux qui restent survivent au jour le jour. La pauvreté augmente, l’injustice s’enracine, et la corruption continue de ronger le pays.
Mais le plus grand danger, c’est la violence. Si les autorités continuent à répondre par la répression, il y aura plus de morts, plus de peur, plus de haine.
La confiance ne reviendra que si le gouvernement met fin à la répression, reconnaît ses fautes et s’engage à réparer les injustices.
Nous demandons d’abord une réforme du système politique : de nouvelles lois électorales et une Constitution qui garantit la transparence, la justice et la participation de la jeunesse. Nous voulons des dirigeants compétents, honnêtes, formés, et conscients de la réalité du peuple, pas des figures imposées ou corrompues.
Ensuite, il faut un dialogue national sincère, ouvert à la société civile, aux étudiants, aux travailleurs et aux jeunes, où chacun peut parler sans peur. Ce dialogue doit être clair sur les priorités : rétablir les services essentiels, lutter contre la corruption et reconstruire l’économie. Il faut que chaque engagement pris soit suivi d’actions concrètes, avec des comptes rendus publics.
Ceci est un extrait de notre conversation avec Youth Empowerment Madagascar. Lisez l’interview complète ici.
Madagascar à la croisée des chemins
Les répercussions des manifestations menées par la génération Z ont placé Madagascar à un tournant décisif. Soit l’armée tiendra sa promesse d’organiser de nouvelles élections dans les deux ans, soit elle consolidera son pouvoir. Les exemples récents en Afrique ne sont pas encourageants. Une série de pays – le Burkina Faso, le Tchad, le Gabon, la Guinée, le Mali, le Niger et le Soudan – sont tombés sous le joug militaire depuis 2020. Au Tchad et au Gabon, les auteurs des coups d’État ont conservé le pouvoir dans le cadre de transitions soigneusement contrôlées vers un régime civil. Dans les autres pays, les administrations de transition, censées être temporaires, avaient promis de corriger rapidement les défaillances de la gouvernance avant de remettre le pouvoir à des gouvernements civils. Cependant elles ont au contraire prolongé leur emprise sur le pouvoir. Les délais de transition ont été repoussés à plusieurs reprises. Les groupes de la société civile, les manifestants et les partis d’opposition ont été affaiblis à mesure que les gouvernements militaires renforçaient les lois visant à réprimer la dissidence.
Dans son discours d’investiture, Randrianirina a remercié les manifestants de la génération Z, s’est engagé à respecter les droits humains et a promis de lancer immédiatement une enquête sur la compagnie publique d’électricité et d’eau. Mais il est également significatif que le CAPSAT et Rajoelina, anciens alliés, se soient brouillés lorsque ce dernier a tenté de renforcer son contrôle sur l’unité, ce qui avait conduit à la détention de Randrianirina pendant un certain temps en 2023. Le CAPSAT a peut-être été motivé par l’opportunisme et l’intérêt personnel.
La foule s’est rassemblée pour célébrer la prise de pouvoir de l’armée. Mais les leaders du mouvement Gen Z Mada ont déjà clairement fait savoir qu’ils n’étaient pas satisfaits du choix du Premier ministre de Randrianirina, qu’ils considèrent comme trop proche du gouvernement déchu, et ont critiqué le manque de consultation et de transparence autour de sa nomination. L’Union africaine a quant à elle fait part de son inquiétude en suspendant l’adhésion de Madagascar.
Ce n’est pas la première fois que Madagascar connaît un changement de gouvernement brutal, et les grands espoirs de changement n’ont jusque-là pas abouti. Mais cette fois-ci, la jeunesse malgache a montré son pouvoir. Elle s’est mobilisée collectivement pour contraindre un dirigeant défaillant à quitter le pouvoir. Elle doit maintenant relever le défi de veiller à ce que leur victoire ne se solde pas par un régime militaire à long terme. Si la jeunesse continue à se mobiliser, à exiger d’être traitée comme un partenaire à part entière dans la reconstruction du pays et à demander des comptes au nouveau gouvernement responsable – et elle est prête à retourner dans la rue si ceux qui sont au pouvoir la déçoivent à nouveau –, alors il y a de l’espoir. La génération Z de Madagascar doit continuer à faire pression pour mener à bien ce qu’elle a commencé.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les autorités malgaches doivent enquêter sur tous les cas de décès et de violences lors des manifestations et traduire les responsables en justice.
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Le gouvernement intérimaire de Madagascar doit associer pleinement les mouvements de la génération Z aux processus de réforme économique et politique.
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Les autorités malgaches doivent s’engager à respecter pleinement les libertés civiques.
Pour toute demande d’entretien ou pour plus d’informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Zo Andrianjafy/Reuters via Gallo Images


