Burkina Faso : trois ans de promesses non tenues
Trois ans après la prise du pouvoir par le capitaine Ibrahim Traoré lors du deuxième coup d’État de 2022 au Burkina Faso, sa junte militaire a rompu ses promesses répétées de rétablir le régime civil. Elle a repoussé les élections à 2029, dissous la commission électorale indépendante et s’est retirée de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et de la Cour pénale internationale. La situation sécuritaire s’est effondrée face à la montée de la violence djihadiste, tandis que les forces militaires commettent des atrocités de masse contre les civils. Soutenue par une campagne sur les réseaux sociaux qui présente Traoré comme un leader visionnaire, la junte écrase l’espace civique à travers des disparitions forcées, des détentions arbitraires et la conscription militaire forcée d’activistes et de journalistes.
Trois ans après que des officiers militaires ont promis de ramener le Burkina Faso vers la démocratie, le pays s’éloigne encore davantage de cet objectif.
Les manifestations contre l’incapacité du gouvernement démocratiquement élu à lutter contre l’insécurité ont conduit le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba à prendre le pouvoir en janvier 2022. Les autorités de transition avaient convenu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) d’un calendrier de deux ans pour le rétablissement de la démocratie, mais seulement huit mois plus tard, le capitaine Ibrahim Traoré a mené un deuxième coup d’État, renversant Damiba après l’avoir accusé de ne pas avoir réussi à vaincre les insurgés.
Traoré avait promis de rétablir le régime civil d’ici juin 2024. Mais un mois avant la date limite, le gouvernement militaire a utilisé un dialogue national, censé planifier la transition, pour prolonger son maintien au pouvoir. Les pourparlers, boycottés par la plupart des partis politiques, ont abouti à une charte permettant à Traoré de rester président jusqu’en 2029 et de se présenter aux prochaines élections.
Traoré a renforcé davantage son pouvoir en décembre 2024 lorsqu’il a limogé le Premier ministre Apollinaire Joachim Kyelem de Tambela et dissous le gouvernement. Cette décision faisait suite à une initiative similaire au Mali voisin, où la junte avait remplacé son Premier ministre civil en novembre. Tambela occupait le poste de Premier ministre depuis octobre 2022 et avait dirigé trois gouvernements en recourant à de nombreux remaniements.
En juillet 2025, le gouvernement a dissous la Commission électorale nationale indépendante, affirmant qu’elle était coûteuse et susceptible d’être influencée par l’étranger, et a transféré ses responsabilités au ministère de l’Administration territoriale.
Un espace civique assiégé
À mesure que les militaires ont consolidé leur pouvoir, les libertés civiques se sont effondrées. Le CIVICUS Monitor, une initiative de recherche collaborative qui suit l’état des libertés civiques dans les pays du monde entier, a rétrogradé en décembre 2024 la note attribuée à l’espace civique du Burkina Faso de « obstrué » à « réprimé », la deuxième catégorie la plus défavorable. Cela reflète le recours croissant du gouvernement militaire à la législation d’urgence pour réduire au silence toute dissidence.
Le gouvernement a réprimé les militants de la société civile et les journalistes, recourant notamment à des détentions arbitraires et à la conscription militaire forcée. Quatre journalistes ont été enlevés en juin et juillet 2024, les autorités annonçant par la suite qu’elles avaient enrôlé trois d’entre eux dans l’armée. Elles n’ont fourni aucune information sur le sort du quatrième.
En mars 2025, les autorités ont arrêté trois journalistes de premier plan après qu’ils se sont exprimés contre les restrictions à la liberté de la presse. Après avoir été victimes d’une disparition forcée pendant 10 jours, les trois hommes sont réapparus dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, vêtus d’uniformes militaires, ce qui a fait craindre que la junte ne les ait enrôlés illégalement. Leurs arrestations ont aussitôt entrainé la dissolution de l’Association des journalistes.
Les militants de la société civile ont connu un sort similaire. En mars, cinq membres du mouvement politique Sens (Servir et Non se Servir) ont été enlevés après la publication d’un communiqué de presse dénonçant les massacres de civils. Le coordinateur de l’organisation, l’avocat et défenseur des droits humains Guy Hervé Kam, a été enlevé, détenu au secret et placé en détention à plusieurs reprises pour avoir critiqué publiquement les autorités militaires.
En août 2024, les forces de sécurité ont informé sept juges et procureurs, qui avaient engagé des poursuites judiciaires contre des partisans de la junte, qu’ils avaient été enrôlés. Six d’entre eux se sont présentés à une base militaire et n’ont plus donné signe de vie depuis.
La censure a fortement augmenté à mesure que la junte cherche à contrôler le récit national. L’autorité de régulation des médias, le Haut Conseil de la communication, a suspendu de nombreux médias et programmes, souvent pour une durée indéterminée, en représailles à leurs reportages sur la situation des droits humains et de la sécurité.
Défaillances en matière de sécurité
Pendant ce temps, la situation sécuritaire invoquée pour justifier les coups d’État s’est considérablement détériorée. Depuis l’arrivée au pouvoir de Traoré, le nombre de morts causées par la violence des groupes islamistes armés a triplé, et huit des dix attaques les plus meurtrières contre l’armée ont eu lieu sous son mandat. On estime que les forces militaires ne contrôlent librement qu’environ 30 % du territoire national.
La réponse militaire à l’insurrection a souvent entraîné des atrocités contre les civils. Au cours du premier semestre 2024, les forces militaires et les milices alliées ont tué au moins 1 000 civils et en ont fait disparaître de force des dizaines d’autres lors d’opérations de contre-insurrection. Au cours d’un incident particulièrement atroce survenu en février 2024, l’armée a sommairement exécuté au moins 223 civils, dont 56 enfants, semble-t-il en représailles à une attaque de combattants islamistes.
Le conflit oblige les populations à fuir leurs foyers, y compris vers les pays voisins. La junte n’a pas mis à jour ses chiffres sur les personnes déplacées à l’intérieur du pays depuis mars 2023, lorsque le décompte officiel dépassait légèrement les deux millions, mais des estimations indépendantes évaluent aujourd’hui ce chiffre entre trois et cinq millions.
Une crise des réfugiés s’aggrave aux frontières du Burkina Faso. Entre avril et septembre 2025, environ 51 000 réfugiés sont arrivés dans la zone du Cercle de Koro, au Mali, mettant sous pression des communautés d’accueil déjà fragilisées et disposant de services publics limités. Parallèlement, le Burkina Faso est confronté à des crises sanitaires croissantes : depuis début 2025, le pays a connu plusieurs épidémies simultanées, notamment d’hépatite E, de rougeole, de polio et de fièvre jaune.
De l’intégration régionale à l’isolement international
Pour éviter d’avoir à répondre de ces échecs, la junte se retire des mécanismes de contrôle internationaux, en concertation avec les régimes militaires voisins. En janvier, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement finalisé leur sortie de la CEDEAO et ont formé une alliance rivale, l’Alliance des États du Sahel. Les trois pays avaient annoncé leur retrait un an plus tôt, accusant l’organisation régional d’être sous l’influence de puissances étrangères et de ne pas soutenir adéquatement leur lutte contre le terrorisme tout en imposant des sanctions jugées irresponsables.
Le départ de la CEDEAO et de sa Cour de justice a écarté un acteur essentiel en matière de responsabilité et de démocratie. La CEDEAO avait imposé des sanctions à la suite des coups d’État et exigé le respect des calendriers de transition. L’Alliance des États du Sahel, en revanche, est conçue pour fournir aux trois gouvernements militaires une protection politique mutuelle.
En septembre, les trois juntes ont franchi une nouvelle étape vers l’impunité lorsqu’elles ont annoncé leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Elles ont faussement présenté la Cour, qui cherche à traduire en justice les auteurs des pires violations des droits humains, comme un instrument de répression néocoloniale. Elles ont ensuite annoncé leur intention de mettre en place leurs propres mécanismes judiciaires. Ce retrait, qui prendra effet dans un an, supprime un autre niveau de contrôle international sur les violations des droits humains que ces trois États commettent à l’encontre des civils.
Des voix en première ligne
Ottilia Anna Maunganidze est responsable des projets spéciaux à l’Institut d’études sur la sécurité, une organisation africaine qui développe les connaissances et les compétences nécessaires à une paix, un développement et une prospérité durables.
A travers ce retrait coordonné, les juntes envoient un message clair : elles ont l’intention d’opérer en dehors des systèmes régionaux et mondiaux de responsabilité. Ce qu’elles appellent souveraineté est en réalité la consolidation de l’impunité.
Cela ferme l’une des rares voies de recours judiciaires dont disposent les survivants d’exécutions extrajudiciaires, de tortures et de crimes de guerre, qui ne peuvent raisonnablement espérer une justice nationale dans des pays où le pouvoir judiciaire est sous le contrôle de l’armée. Les crimes commis par les forces nationales ou par des groupes armés auront encore moins de chances de faire l’objet d’enquêtes.
Au-delà de l’impact immédiat sur les victimes, le retrait de la CPI crée également un effet dissuasif. Pour les groupes de la société civile qui documentent les atrocités, leur travail devient plus dangereux. Cela envoie le signal que la responsabilité n’est plus une priorité et que la recherche de la vérité n’est pas la bienvenue.
Les partenaires internationaux doivent continuer à soutenir les défenseurs locaux des droits humains qui mettent leur sécurité en jeu pour faire connaître la vérité. Ces documents pourront ensuite être utilisés dans d’autres juridictions ou dans des affaires relevant de la compétence universelle.
Dans le même temps, une pression régionale et internationale soutenue doit être exercée sur les gouvernements du Burkina Faso, du Mali et du Niger afin de garantir que tout futur mécanisme judiciaire respecte les normes fondamentales d’indépendance, d’équité et de participation des victimes. La justice ne doit pas nécessairement venir uniquement de La Haye, mais elle doit venir de quelque part.
Ceci est un extrait de notre conversation avec Ottilia. Lisez l’interview complète (en anglais) ici.
Star des réseaux sociaux
La junte burkinabè affirme qu’elle lutte contre l’impérialisme et défend sa souveraineté face aux ingérences occidentales. Traoré, âgé de seulement 37 ans et toujours coiffé de son béret rouge, mène une campagne très active sur les réseaux sociaux et est devenu un héros en ligne pour certains jeunes en Afrique et dans la diaspora, qui voient en lui le leader charismatique dont des pays comme le Burkina Faso ont besoin pour rompre avec une politique ancienne discréditée et les relations coloniales. Cette réputation s’est construite sur une vaste désinformation et une minimisation des violations des droits humains, qui vont des meurtres de civils à la récente criminalisation des relations homosexuelles par la junte.
Le charisme populiste de Traoré et sa portée en ligne lui permettent de présenter le retrait de la CEDEAO et de la CPI comme une résistance audacieuse à l’impérialisme occidental, et la dissolution de la commission électorale comme une étape supplémentaire nécessaire pour limiter l’influence étrangère. Le gouvernement a également expulsé les forces françaises, comme l’ont fait le Mali, le Niger et d’autres pays, dont la République centrafricaine. La prise de distance par rapport à l’ancienne puissance coloniale s’est également traduite par l’abandon du français comme langue officielle par la junte en janvier 2024.
Mais elle a remplacé une relation de dépendance par une autre. À l’instar de plusieurs autres États d’Afrique centrale et occidentale, le Burkina Faso s’est de plus en plus tourné vers la Russie pour obtenir un soutien militaire. Des mercenaires russes opèrent désormais largement aux côtés des forces armées burkinabè. En général, ces relations aident à protéger Vladimir Poutine de toute responsabilité internationale, alors qu’il mène une guerre sanglante en Ukraine. Elles s’accompagnent aussi du transfert de précieuses ressources minérales vers la Russie, sans exercer la moindre pression pour que les normes en matière de droits humains soient respectées.
Une action internationale s’impose
Les instances internationales ont documenté les abus et appelé au respect des engagements pris en matière de transition, mais elles n’ont pas apporté un soutien suffisant aux forces pro-démocratiques. Alors que la Russie étend son influence, le retrait des bailleurs de fonds internationaux a laissé les organisations de la société civile lutter pour leur survie. La décision soudaine de l’administration Trump de mettre fin aux programmes de l’USAID a mis un terme à un soutien essentiel pour les organisations qui œuvrent au maintien de l’espace démocratique.
L’idéal démocratique reste vivant au Burkina Faso malgré les efforts de la junte pour l’étouffer et malgré la désinformation qui entoure le régime. Les leaders de la société civile continuent de s’exprimer, les journalistes continuent de rendre compte de la situation et les figures de l’opposition continuent de s’organiser. Leur courage exige une solidarité tangible, au-delà des simples déclarations d’inquiétude.
NOS APPELS À L’ACTION
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La junte militaire doit immédiatement libérer tous les prisonniers politiques, rétablir la commission électorale indépendante et s’engager à respecter un calendrier clair pour la transition vers un régime civil avec des élections crédibles.
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Les institutions régionales doivent imposer des sanctions ciblées aux responsables de violations des droits humains et exiger le rétablissement de la démocratie.
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Les bailleurs de fonds internationaux doivent mettre en place des mécanismes de financement d’urgence pour soutenir les organisations de la société civile et les médias indépendants qui opèrent sous de sévères restrictions ou en exil, afin de garantir que ces forces démocratiques puissent poursuivre leur travail essentiel.
Pour toute demande d’entretien ou pour plus d’informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Sergey Bobylev/RIA Novosti/Anadolu via Getty Images


