Tchad : la manipulation constitutionnelle consolide le régime autoritaire
Le président tchadien Mahamat Idriss Déby semble prêt à gouverner pendant des décennies. En octobre 2025, le Parlement a aboli la limitation du nombre de mandats présidentiels et prolongé leur durée de cinq à sept ans. Cette mesure, condamnée au niveau international comme un coup d’État constitutionnel, est intervenue après les élections de 2024, censées rétablir un régime civil mais instrumentalisées pour garantir la poursuite d’un gouvernement autoritaire. Alors que l’espace civique s’effondre, que les dissidents sont réduits au silence et que le principal leader de l’opposition purge une peine de 20 ans de prison, le Tchad semble s’engager dans de nouvelles années d’autoritarisme dynastique.
Le président autoritaire du Tchad, Mahamat Idriss Déby, pourrait régner à vie. L’approbation par le Parlement des modifications constitutionnelles, en octobre 2025, a supprimé la limite de deux mandats présidentiels et prolongé leur durée de cinq à sept ans. L’article 77 révisé autorise désormais le président à diriger un parti politique, un rôle que Déby a assumé en janvier 2025 lorsqu’il est devenu président du Mouvement patriotique du salut (MPS), fondé par son père et au pouvoir depuis plus de trois décennies.
Le gouvernement a présenté ces changements comme de simples révisions techniques nécessaires à la modernisation des institutions, mais les a fait adopter en urgence par le Parlement afin d’éviter tout débat. La suppression de la limitation du nombre de mandats a éliminé un garde-fou essentiel face au pouvoir exécutif, en violation de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, qui interdit les modifications constitutionnelles entravant les transitions démocratiques. La société civile a condamné le démantèlement des garanties démocratiques. Les législateurs de l’opposition ont qualifié cette mesure de coup d’État constitutionnel et ont boycotté le vote.
La prise de pouvoir de Déby a été méthodiquement préparée. En août, le gouvernement a neutralisé le dernier leader crédible de l’opposition, Succès Masra, du parti Les Transformateurs, le condamnant à 20 ans de prison pour incitation à la violence intercommunautaire ayant fait au moins 42 morts dans la ville méridionale de Mandakao. Le procès a été largement perçu comme politiquement motivé et opportunément programmé quelques semaines avant le vote parlementaire. Avec Masra derrière les barreaux, les changements constitutionnels n’ont rencontré aucune opposition significative.
La légitimation du régime de facto
En quatre ans, le régime militaire a laissé place à une gouvernance prétendument civile, tandis que la même famille est restée au pouvoir. Déby est arrivé au pouvoir en avril 2021 après la mort de son père, Idriss Déby Itno, qui dirigeait le pays depuis 1990. Ce dernier s’était maintenu plus de 30 ans au pouvoir en manipulant les institutions : il avait supprimé la limitation du nombre de mandats en 2005, avant de la rétablir en 2018, mais avec des mandats plus longs. À sa mort, l’armée a installé son fils à la tête d’un Conseil militaire de transition, au mépris de la Constitution qui exigeait que le président de l’Assemblée nationale assume le pouvoir et organise des élections dans les 90 jours.
S’en est suivie une série d’événements orchestrés pour légitimer le pouvoir de Déby. En décembre 2023, un référendum constitutionnel, boycotté par la société civile et l’opposition, aurait été approuvé par 86% des électeurs. La nouvelle Constitution a permis la candidature de Déby, en abaissant l’âge minimum pour être président à 38 ans — il en avait 39 — et en exigeant que les deux parents soient citoyens tchadiens, une condition que ses principaux rivaux peinaient à remplir.
En février 2024, quelques mois avant l’élection présidentielle de mai, un décret a destitué le président de la Commission nationale des droits de l’homme, qui s’apprêtait à publier un compte rendu des événements d’octobre 2022, lorsque les forces de sécurité avaient tiré à balles réelles sur des manifestants, faisant de nombreux morts et blessés, et procédé à des centaines d’arrestations. Lorsqu’une attaque contre les bureaux des services de renseignement, le 27 février, a fait plusieurs morts, les autorités ont accusé les militants du Parti socialiste sans frontières dirigé par Yaya Dillo, figure très critique de l’opposition. Dillo a été tué le lendemain lors d’une descente des forces de sécurité au siège de son parti. Vingt-six personnes arrêtées lors de l’assaut étaient toujours détenues au secret au moment de l’élection présidentielle.
En mars 2024, la Cour constitutionnelle a exclu dix candidats à la présidence, dont les figures de l’opposition Nassour Ibrahim Neguy Koursami et Rakhis Ahmat Saleh, invoquant des irrégularités administratives dans leurs candidatures. Cette décision a conduit la plateforme d’opposition Wakit Tama à appeler au boycott du scrutin.
Les autorités ont sévèrement restreint la liberté des médias. La Haute Autorité des médias et de l’audiovisuel a interdit toutes les émissions interactives pendant la campagne et suspendu au moins 19 stations de radio, 24 journaux imprimés et sept médias en ligne, dont Al-Idath et Le Libérateur, pourtant en conformité avec les exigences légales.
À l’approche des élections, l’Agence nationale de gestion des élections a interdit aux citoyens de photographier ou filmer les résultats et de les diffuser sur les réseaux sociaux, une initiative prévue par la société civile et les groupes d’opposition pour prévenir la fraude électorale. Le jour du scrutin, les autorités ont arrêté 76 militants de l’opposition, accusés d’avoir falsifié des documents d’accréditation pour accéder aux bureaux de vote, ce qu’ils ont nié. L’Union européenne a signalé que 2 900 membres de la société civile qu’elle avait formés à l’observation électorale s’étaient vu refuser l’accréditation.
La branche tchadienne du groupe régional de la société civile Tournons la page a conclu que, loin de garantir l’intégrité électorale, le Conseil constitutionnel, l’Agence nationale de gestion des élections et la Haute Autorité des médias et de l’audiovisuel avaient permis un processus opaque rendant impossible toute vérification indépendante des résultats. Au milieu des accusations de fraude, Déby a obtenu 61% des voix, tandis que son principal adversaire, Masra, en a recueilli 18,5%. À l’annonce des résultats provisoires, les forces de sécurité ont célébré en tirant des coups de feu en l’air, tuant au moins 11 personnes et en blessant des centaines d’autres.
Les élections législatives organisées en décembre 2024, boycottées par l’opposition, ont permis au MPS de remporter 124 des 188 sièges. En février 2025, le parti a obtenu 43 des 46 sièges lors des toutes premières élections sénatoriales du pays. Le MPS contrôle désormais l’ensemble des institutions officielles.
L’effondrement de l’espace civique
À la suite des élections, la société civile, les médias indépendants et les voix de l’opposition ont été confrontés à une répression systématique, marquée par des détentions arbitraires, des déchéances de nationalité, des interdictions de manifester et une surveillance accrue.
En août 2025, Reporters sans frontières a documenté une campagne persistante de surveillance et d’intimidation visant les journalistes sur une période de 18 mois, poussant certains à l’exil ou à la clandestinité, tandis que d’autres ont renoncé à leur profession.
Trois journalistes, dont Monodji Mbaidiguim Olivier, rédacteur en chef du journal Le Pays et correspondant de RFI, ont été arrêtés et placés en détention en mars 2025 pour « entretien avec les agents d’une puissance étrangère et intelligences de nature à nuire à la situation militaire ou diplomatique du Tchad ou à ses intérêts économiques », un chef d’accusation passible de cinq ans d’emprisonnement.
En septembre 2025, Déby a signé un décret révoquant la citoyenneté de Makaila Nguebla, blogueur, militant des droits humains et fondateur de la plateforme Tchad One, ainsi que celle du journaliste Charfadine Galmaye Saleh, tous deux actuellement en exil. Le gouvernement les a accusés de collaboration avec des puissances étrangères et d’activités incompatibles avec la citoyenneté tchadienne. Cette mesure a eu un effet dissuasif, renforçant la crainte de perdre ses droits fondamentaux et ses protections juridiques pour avoir exercé sa liberté d’expression.
D’autres ont été victimes d’enlèvements et de disparitions forcées. En mai 2025, Siguidé Djimtoïdé, militant du mouvement Les Transformateurs, a été arrêté après avoir critiqué le gouvernement. Détenu à la Direction générale des renseignements et d’investigations, il aurait été contraint de faire des déclarations contre son parti. En juillet 2025, Abakar Adam Abakar, ancien officier du renseignement et militant connu pour ses critiques à l’égard du gouvernement, a été enlevé à son domicile par des hommes en uniforme militaire et emmené vers un lieu inconnu. Aucune enquête officielle n’a été ouverte par le ministère de la Justice.
Les autorités ont également interdit de manière systématique les manifestations pacifiques. En avril 2025, elles ont empêché une marche organisée par des diplômés d’écoles normales pour réclamer leur intégration dans la fonction publique. En mai, elles ont interdit une manifestation nationale organisée par l’Union nationale pour le changement afin de réclamer la libération de personnalités de l’opposition détenues. En septembre, le ministère de la Sécurité publique a prohibé des manifestations prévues par deux partis d’opposition, tandis que le gouvernement annulait de force des rassemblements de la société civile.
En juin, le procureur général a interdit aux organisations de la société civile et aux journalistes de mener des enquêtes indépendantes sur le massacre de Mandakao, les avertissant que toute tentative en ce sens pourrait entraîner des poursuites judiciaires.
La fermeture de toutes les voies de contestation a permis l’adoption des modifications constitutionnelles sans opposition significative.
Des perspectives sombres
La combinaison des restrictions de l’espace civique, de la manipulation constitutionnelle, de la répression de l’opposition et de la fraude électorale a créé les conditions d’un régime à parti unique durable. Le MPS contrôle les deux chambres législatives, le pouvoir judiciaire fonctionne comme un instrument du pouvoir exécutif et les médias indépendants ont été réduits au silence ou contraints à l’autocensure. L’apathie des électeurs reflète la conviction largement répandue que les élections ne peuvent pas produire de changement réel. Malgré les déclarations officielles, la participation aux élections de 2024 est restée faible, de nombreux électeurs s’abstenant, conscients que les résultats étaient joués d’avance.
Les pressions extérieures pourraient théoriquement freiner la répression interne, mais les réactions internationales sont restées insuffisantes. L’importance stratégique du Tchad pour la sécurité régionale, en particulier dans la lutte contre l’insurrection djihadiste au Sahel, a longtemps protégé ses dirigeants autoritaires de toute reddition de comptes. La France a maintenu son soutien à la famille Déby pendant des décennies, y compris lors de la dernière élection présidentielle frauduleuse, et n’a mis fin à sa coopération militaire qu’en novembre 2024, après que le Tchad a pris l’initiative de résilier leur accord dans le cadre d’un réalignement régional plus large, s’éloignant des puissances occidentales. Le retrait par la France d’un millier de soldats ne constituait pas une prise de position de principe contre l’autoritarisme, mais s’inscrivait dans une série de retraits similaires du Sahel, à la suite du Burkina Faso, du Mali et du Niger.
Les États-Unis ont temporairement retiré environ 75 membres des forces spéciales en avril et mai 2024 en raison d’un différend sur l’accord relatif au statut des forces, avant de les redéployer en septembre 2024 après la conclusion d’un nouvel accord avec Déby. Ni la France ni les États-Unis n’ont montré de réelle volonté d’utiliser leurs partenariats en matière de sécurité pour faire pression sur le Tchad en faveur d’une gouvernance démocratique.
La réaction de l’Union européenne est restée timorée. Après avoir financé des observateurs électoraux qui ont été systématiquement exclus, et malgré de nombreuses preuves d’irrégularités électorales et de violences, elle n’a adopté ni sanctions ni autres mesures. Dans le même temps, le renforcement des liens du Tchad avec la Chine, la Russie, la Turquie et les Émirats arabes unis offre des partenariats économiques et sécuritaires alternatifs, dénués de toute exigence en matière de démocratie et de droits humains.
Sans contre-pouvoirs institutionnels, sans opposition crédible, sans médias indépendants ni pression internationale, les perspectives de changement démocratique demeurent minces. À moins d’un tournant majeur — qu’il s’agisse d’une nouvelle mobilisation de la société civile ou d’un changement d’attitude des acteurs internationaux — l’avenir du Tchad semble s’inscrire dans la continuité d’un régime autoritaire dynastique.
NOS APPELS À L’ACTION
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Le gouvernement tchadien doit libérer tous les prisonniers politiques et mettre fin aux restrictions à la liberté d’association, d’expression et de réunion pacifique.
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Les États démocratiques doivent faire pression sur le gouvernement tchadien pour qu’il respecte les droits humains et conditionner leur coopération à des progrès concrets en matière de gouvernance démocratique.
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La société civile tchadienne doit continuer à documenter les violations des droits humains, à se mobiliser pour la démocratie et à bâtir des coalitions au-delà des clivages ethniques, régionaux et politiques.
Pour toute interview ou information complémentaire, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Amr Abdallah Dalsh/Reuters via Gallo Images


