Davos 2026 : le multilatéralisme au point de rupture
Le Forum économique mondial, qui s’est tenu à Davos, en Suisse, en janvier, a clairement montré que le multilatéralisme est en crise. Peu avant, Trump a retiré les États-Unis de dizaines d’organismes internationaux, lancé une frappe militaire illégale contre le Venezuela et menacé le Danemark, un allié de l’OTAN, de s’emparer de force du Groenland. À Davos, il a lancé son Conseil de la paix, un organisme sous son contrôle personnel dont le but semble être de remplacer les Nations unies. Au milieu de ce bouleversement, la Chine se positionne comme une alternative autoritaire, tandis que d’autres pays, comme le Canada, proposent des versions plus défensives du multilatéralisme. La société civile doit participer au débat et veiller à ce que les voix du Sud soient prises en compte.
La réunion annuelle du Forum économique mondial (FEM) à Davos, en Suisse, a toujours été un événement contradictoire. Il s’agit d’une assemblée exclusive des personnes les plus puissantes du monde qui arrivent en jets privés pour se réunir à huis clos dans une station alpine, et qui prétend résoudre des problèmes – notamment le changement climatique – qui touchent des milliards de personnes qui n’ont aucune représentation. La réunion de cette année n’a pas fait exception, mais les événements de la semaine ont été marqués par une contradiction supplémentaire : plus de 60 chefs d’État et 800 dirigeants d’entreprise se sont réunis sous le thème « L’esprit du dialogue » dans le but de renforcer la coopération mondiale pour faire face aux défis transnationaux, mais ils n’ont fait que mettre en évidence les fissures profondes et grandissantes de l’ordre mondial.
Les fissures du multilatéralisme
Au cours de la session, le FEM a interrogé plus de 1.300 universitaires, chefs d’entreprise et politiciens afin de connaître leurs plus grandes craintes. La « confrontation géoéconomique » occupait la première place, suivie par la possibilité de la guerre ouverte entre États. Une lutte pour la domination entre les grandes puissances inquiétait donc davantage les dirigeants que la crise climatique, les inégalités et la propagation de l’IA. Cela a révélé ce qui pousse les États à consacrer davantage de ressources à la militarisation plutôt qu’aux dépenses sociales et à l’aide internationale.
Cette militarisation est une réponse à l’effondrement de l’ordre mondial. Le 3 janvier, Donald Trump a lancé une frappe militaire illégale contre le Venezuela afin d’enlever le président Nicolás Maduro, une action largement condamnée comme une violation du droit international. Le 7 janvier, il a signé un décret retirant les États-Unis de 66 organismes et processus mondiaux, dont 31 institutions des Nations unies (ONU), telles que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, le Fonds des Nations unies pour la population et ONU Femmes. Les États-Unis sont clairement en train de se détourner du système multilatéral qu’ils ont eux-mêmes contribué à mettre en place.
L’approche de Trump en matière de multilatéralisme est purement transactionnelle. Son administration ne s’engage dans les processus mondiaux que lorsqu’ils servent les intérêts immédiats des États-Unis et se retire de ceux qui imposent des obligations, notamment les accords sur le climat et les mécanismes relatifs aux droits humains. Cette approche dissocie le multilatéralisme de ses principes fondamentaux : la redevabilité vis-à-vis de normes communes, l’égalité entre les pays et l’universalité. Cela encourage aussi d’autres États à faire pareil, ce qui menace la stabilité de la coopération internationale.
Trump réduit également le soutien financier accordé aux organismes internationaux. Les menaces américaines de réduire leurs financements ont semé la panique au sein de ces institutions. Les programmes de développement, de défense des droits humains et de maintien de la paix des Nations unies dépendaient tous fortement des contributions financières des États-Unis. L’Organisation mondiale de la santé est confrontée à des déficits qui menacent sa capacité à répondre aux urgences sanitaires, car le gouvernement des États Unis s’est retiré sans payer ses arriérés.
Trump a fait pression sur l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), l’alliance militaire fondée par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Il a menacé le Danemark, membre de l’OTAN, d’imposer des droits de douane de 25 % s’il n’acceptait pas l’achat du Groenland par les États-Unis et a même évoqué la possibilité de s’emparer du territoire par la force.
L’article 5 de l’OTAN sur la défense collective stipule qu’une attaque contre un membre est une attaque contre tous. Cet article n’a été invoqué qu’une seule fois : par les États-Unis eux-mêmes à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui, les États-Unis remettent en cause cette disposition en menaçant de mener des actions militaires contre leurs alliés, provoquant un véritable bouleversement au sein de l’alliance. La réaction des États européens est de rechercher une autonomie stratégique, axée sur le renforcement de leur sécurité économique et militaire. Malgré leurs beaux discours sur la défense de l’ordre fondé sur des règles, les États européens réduisent eux aussi leur aide au développement et leurs contributions à l’ONU, invoquant des contraintes budgétaires, tout en trouvant des milliards supplémentaires pour les dépenses militaires.
Trump a fait clairement savoir qu’il se considère au-dessus du droit international, déclarant que seule sa moralité discutable lui suffit comme guide. Face à cette anarchie, de nombreux États et entreprises choisissent une politique d’apaisement.
Des visions contrastantes
D’autres États cherchent à exploiter cette opportunité. À Davos, la Chine s’est positionnée comme une alternative sérieuse à Trump, en promouvant son initiative : le « Groupe des amis de la gouvernance mondiale », un rassemblement au sein de l’ONU composé de 43 États dont la plupart sont autoritaires, notamment la Biélorussie, la Corée du Nord et le Nicaragua. Il s’agit d’un vecteur de l’initiative chinoise de gouvernance mondiale, qui revendique une vision de la coopération internationale dans laquelle la souveraineté des États est primordiale. Ce qu’ils qualifient d’ingérence dans leurs affaires intérieures ne serait donc pas toléré.
La longue liste de chefs d’État qui se rendent en Chine pour s’entretenir avec le président Xi Jinping montre clairement que de nombreux pays se tournent vers Pékin alors que le chaos s’intensifie. Mais cela a un prix : dans la vision de la Chine, il n’y a pas de place pour un contrôle mondial en matière de droits humains ou pour une coopération visant à promouvoir les libertés civiles et démocratiques.
Le Premier ministre canadien Mark Carney, l’un des nombreux dirigeants qui se sont récemment rendus à Pékin, a attiré l’attention lors de son discours à Davos, dans lequel il a déclaré sans ambiguïté que l’ancien ordre mondial était fini et a exhorté les puissances moyennes comme le Canada à s’unir, sans quoi elles risquaient d’être éclipsées par les plus grandes puissances. Le discours a été bien accueilli par la presse, car Carney était perçu comme s’opposant à Trump et parce que son message correspondait à ce que beaucoup pensaient déjà : la géographie et les alliances historiques ne garantissent plus la sécurité. Il a également admis ce dont la société civile est consciente depuis longtemps : l’ordre mondial fondé sur des règles a toujours été en partie une fiction, maintenue par les États riches qui bénéficiaient des asymétries de pouvoir. Carney a soutenu des solutions multilatérales plutôt que l’isolationnisme pour faire face à la concurrence entre les grandes puissances, en insistant également sur la formation de coalitions fondées sur des intérêts et des valeurs communs autour de diverses questions importantes.
Mais l’approche de Carney était essentiellement défensive, cherchant à protéger le pouvoir et la position actuels du Canada et des puissances moyennes. Cela marque un recul par rapport au principe de l’universalité internationale au profit d’un système de coalitions ad hoc d’États volontaires. Il n’a également rien dit sur le rôle de la société civile et des pays du Sud, alors même qu’ils apportent des perspectives cruciales sur des questions telles que la redevabilité pour les atrocités de masse et le financement de l’adaptation au changement climatique. Toute tentative multilatérale visant à contrer l’influence de Trump doit amplifier les voix du Sud et non les marginaliser au profit des intérêts des puissances moyennes.
La diplomatie disruptive de Trump
La présence de Trump pesait déjà sur Davos avant même son arrivée avec la plus grande délégation américaine dans l’histoire du Forum. Ses menaces de s’emparer du Groenland avaient déclenché des discussions d’urgence, cependant une opposition unifiée a poussé Trump à changer de stratégie. Il a donc annoncé un accord-cadre sur le Groenland axé sur la sécurité de l’Arctique, aux côtés du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. Ce recul a été présenté comme un accord, mais il n’était qu’un exemple supplémentaire du chaos provoqué par Trump.
Trump a également profité du FEM pour lancer son Conseil de la paix. Cet organisme est né de la résolution adoptée en novembre 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui a pris la décision polémique de mettre en place une structure de gouvernance externe pour Gaza. Trump le préside à titre personnel, et envisage manifestement que le Conseil de la paix joue un rôle permanent et plus ample. Il pourrait donc éventuellement rester à sa tête au-delà de la fin de son mandat présidentiel, avec le pouvoir de veto sur les décisions, d’adopter des résolutions, de déterminer l’ordre du jour et d’inviter ou de destituer des membres.
Trump semble vouloir s’attribuer le rôle de président mondial de facto, avec la capacité d’utiliser son pouvoir personnel pour résoudre les conflits. Il cherche vraisemblablement à réunir les dirigeants mondiaux pour leur faire pression afin qu’ils concluent des accords. Cela pourrait également être une activité lucrative, car l’adhésion permanente au Conseil de la paix coûte 1 milliard de dollars. La destination de cet argent reste incertaine, mais Trump est aussi accusé d’exploiter régulièrement sa présidence à des fins financières personnelles, ayant apparemment gagné 1,4 milliard de dollars au cours de sa première année de mandat.
Ce nouvel organisme semblerait notamment remettre en cause le statut du Conseil de sécurité, l’institution des Nations unies chargée de maintenir la paix et la sécurité, mais paralysée par l’utilisation du droit de veto par la Chine, les États-Unis et la Russie. Le projet de charte du Conseil de la paix ne fait aucune mention de la défense des droits humains, ne contient aucune disposition relative à la participation de la société civile et n’établit aucun mécanisme de redevabilité, ce qui constitue un recul par rapport aux structures des Nations unies qu’il semblerait vouloir supplanter.
La plupart des membres du Conseil sont jusqu’à présent des États autocratiques tels que l’Arabie saoudite, la Biélorussie et l’Égypte. Les États plus démocratiques ont refusé l’invitation à rejoindre le Conseil, notamment en raison de leurs inquiétudes quant à la relation peu claire entre cet organe et l’ONU. La réaction de Trump à ce refus a été de menacer d’augmenter les droits de douane contre la France et de retirer l’invitation adressée au Canada.
Redéfinir le multilatéralisme
Le Forum économique mondial a démontré encore que le système multilatéral est véritablement en crise. Alors que l’ancien ordre se dissout, la société civile doit jouer un rôle décisif dans la définition de ce qui va suivre.
Bien que l’ONU ait besoin d’être réformée, elle reste le seul cadre mondial fondé sur l’égalité formelle et les droits humains universels. Face aux attaques de ceux qui l’abandonnent ou cherchent à affaiblir son mandat en matière de droits humains, la société civile doit se mobiliser pour la maintenir ancrée dans ses principes fondateurs.
Repenser le multilatéralisme nécessite le démantèlement des hiérarchies qui excluent les voix du Sud. La poursuite du Myanmar pour le crime de génocide devant la Cour internationale de justice par la Gambie, ainsi que le leadership des États des Caraïbes et du Pacifique en matière de financement des pertes et dommages climatiques en partenariat avec la société civile, démontrent pourquoi les pays du Sud doivent être au centre et non à la périphérie de toute réinvention du multilatéralisme.
La société civile doit s’organiser au-delà des frontières pour défendre le droit international. Lorsque certains dirigeants se déclarent au-dessus de la loi et que d’autres choisissent une politique d’apaisement, il revient à la société civile de créer des coalitions pour documenter les violations du droit international humanitaire et des droits humains et d’exiger des comptes. Ce n’est pas la première fois que la société civile doit faire valoir que la force ne fait pas droit.
NOS APPELS À L’ACTION
-
Les États démocratiques doivent rejeter les cadres de gouvernance non redevables tels que le Conseil de la paix de Trump et défendre les principes de l’ONU, en veillant à ce que celle-ci reste ancrée dans les droits humains universels.
-
L’ONU devrait consulter la société civile sur les projets de réforme, notamment en ce qui concerne le Conseil de sécurité.
-
Les États doivent soutenir les mécanismes de documentation et de redevabilité mis en place par la société civile pour lutter contre les violations du droit international humanitaire et des droits humains, et rejeter tout cadre de gouvernance qui exclut la participation de la société civile.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Jonathan Ernst/Reuters via Gallo Images


