Le Conseil de sécurité des Nations unies : réforme ou perte de pertinence
Le Conseil de sécurité des Nations unies traverse une crise croissante d’efficacité et de légitimité. Conçu en 1945, son architecture institutionnelle anachronique, centrée sur cinq membres permanents dotés d’un droit de veto, est de moins en moins adaptée à la gestion des conflits contemporains. En 2025, les membres permanents ont multiplié les vetos, bloquant toute action sur Gaza et l’Ukraine. Reflet d’un ordre international révolu, ils ne représentent aujourd’hui qu’une minorité de la population mondiale. Malgré de multiples initiatives de réforme, les intérêts solidement ancrés et l’exigence d’un accord unanime des membres permanents constituent des obstacles majeurs. Alors que les conflits se multiplient et que Donald Trump affirme que son « Conseil de la paix » pourrait supplanter le Conseil de sécurité, les arguments en faveur d’une réforme ne font que gagner en force.
Début janvier, une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) sur le Venezuela a illustré une paralysie devenue familière. Les membres se sont opposés au sujet de la capture de Nicolás Maduro par le gouvernement américain, plusieurs d’entre eux avertissant qu’elle créait un dangereux précédent, mais aucune résolution n’a été adoptée.
Ce blocage n’avait rien d’exceptionnel. En 2024, les membres permanents ont opposé huit vetos à sept projets de résolution, un record depuis 1986. En 2025, le nombre de vetos est retombé à quatre – deux vetos américains concernant Gaza et deux vetos russes sur l’Ukraine – mais l’activité du Conseil a continué de décliner. Il n’a adopté que 44 résolutions, le nombre le plus bas depuis 1991, et seules 61,4% d’entre elles ont bénéficié d’un soutien unanime. De profondes divisions ont empêché toute réponse significative aux conflits dévastateurs à Gaza, au Myanmar, au Soudan et en Ukraine.
Créé en 1945 avec pour mission de maintenir la paix et la sécurité internationales, mais aussi, et surtout, de protéger la position privilégiée des États sortis vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de sécurité apparaît de plus en plus incapable de faire face aux crises les plus urgentes. Sa structure obsolète reflète et perpétue des rapports de force dépassés.
Cette paralysie a des conséquences humaines directes. Lorsque le Conseil est dans l’impasse, la protection des civils échoue, les processus de paix stagnent et les violations des droits humains restent impunies.
Comment cela fonctionne – ou ne fonctionne pas
Le Conseil de sécurité est l’organe le plus puissant de l’ONU. Il peut autoriser des interventions militaires, imposer des sanctions et déployer des opérations de maintien de la paix. Il peut saisir la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale, et joue un rôle déterminant dans la sélection du secrétaire général de l’ONU. Contrairement à l’Assemblée générale des Nations unies, où les 193 États membres sont représentés et disposent chacun d’une voix, le Conseil ne compte que 15 membres. Dix sont élus pour un mandat de deux ans, tandis que cinq – la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis – sont permanents et disposent d’un droit de veto. Ce privilège leur confère un pouvoir considérable : un seul veto suffit à bloquer n’importe quelle résolution, quel que soit le soutien international dont elle bénéficie.
Depuis le lancement de son invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, la Russie a systématiquement utilisé son droit de veto pour entraver toute action du Conseil, bien que cette guerre de conquête constitue une violation manifeste de la Charte des Nations unies, qui interdit le recours à la force contre « l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique » d’un autre État.
S’agissant de Gaza, le Conseil n’a pu adopter une résolution appelant à un cessez-le-feu qu’après 171 jours d’offensive israélienne, les États-Unis ayant opposé leur veto à quatre propositions antérieures. Lorsque la résolution 2728 a finalement été adoptée en mars 2024, plus de 10.000 personnes avaient déjà été tuées. Israël a immédiatement annoncé qu’il ignorerait la résolution, conscient que le soutien des États-Unis, son principal allié, le mettrait à l’abri de toute conséquence.
Au-delà de ces conflits majeurs, plusieurs crises inattendues ont mobilisé l’attention du Conseil en 2025, notamment un coup d’État en Guinée-Bissau, un différend frontalier entre le Cambodge et la Thaïlande, des affrontements entre l’Inde et le Pakistan dans la région contestée du Cachemire et des tensions croissantes ayant conduit à une intervention américaine au Venezuela. Si le Conseil a tenu des réunions et des consultations à ce sujet, il n’a adopté aucune mesure concrète : ni résolution, ni déploiement de forces de maintien de la paix, ni mécanisme coercitif.
Le Conseil a fait preuve d’une rare unité sur la Syrie en novembre, lorsqu’il a adopté la résolution 2799 visant à retirer le président de transition et le ministre de l’Intérieur de la liste des personnes sanctionnées pour terrorisme. La résolution a été adoptée par 14 voix contre une, la Chine s’étant abstenue. Mais ce moment de coopération a surtout mis en lumière la rareté croissante des actions concertées.
Les arguments en faveur de la réforme
Depuis la création de l’ONU, le nombre d’États membres a quadruplé et la population mondiale est passée de 2,5 à 8 milliards d’habitants. Pourtant, les anciennes puissances coloniales, qui ne représentent qu’une minorité de la population mondiale, continuent de détenir des sièges permanents, tandis que des continents entiers restent exclus de toute représentation durable. Les 54 pays d’Afrique, qui représentent environ 25% des membres de l’ONU, ne disposent d’aucun siège permanent. Il en va de même pour les 33 États d’Amérique latine et des Caraïbes ou pour l’Inde, qui compte plus de 1,4 milliard d’habitants. Les petits États insulaires, en première ligne face au dérèglement climatique, ont quant à eux peu de poids dans les décisions du Conseil.
Des appels à la réforme se multiplient depuis des décennies, mais ils se heurtent à un obstacle majeur: toute modification nécessite une révision de la Charte des Nations unies, un processus exigeant un vote favorable des deux tiers de l’Assemblée générale, la ratification par les deux tiers des États membres et l’approbation des cinq membres permanents du Conseil.
L’Union africaine (UA) a formulé la revendication la plus structurée dans le cadre du consensus d’Ezulwini, présenté en 2005. Mettant l’accent sur la justice historique et l’égalité des pouvoirs pour les pays du Sud, elle propose un Conseil élargi à 26 membres, avec deux sièges permanents dotés d’un droit de veto et cinq sièges non permanents pour l’Afrique, l’UA déterminant elle-même ses représentants.
Le groupe dit du G4 – Brésil, Allemagne, Inde et Japon – plaide pour un élargissement à 25 ou 26 membres, incluant six nouveaux sièges permanents : deux pour l’Afrique, deux pour l’Asie et le Pacifique, un pour l’Amérique latine et les Caraïbes et un pour l’Europe occidentale. Les nouveaux membres permanents obtiendraient un droit de veto après une période d’examen de dix à quinze ans. L’Inde s’est montrée particulièrement active dans sa revendication d’un rôle accru au sein d’un Conseil réformé.
À l’inverse, le groupe « Uniting for Consensus », dirigé par l’Italie et comprenant l’Argentine, le Mexique, le Pakistan et la Corée du Sud, s’oppose à la création de nouveaux sièges permanents, arguant que cela ne ferait que renforcer l’oligarchie existante. Il préconise plutôt des mandats rotatifs plus longs et une meilleure représentation des régions sous-représentées.
Les cinq membres permanents affichent des positions contrastées quant à la réforme. La France et le Royaume-Uni soutiennent l’élargissement et proposent d’ajouter deux sièges permanents pour l’Afrique, plus un pour chacun des pays du G4, tous assortis d’un droit de veto, ce qui porterait le nombre de membres du Conseil à 25. Les États-Unis soutiennent l’ajout de deux sièges permanents pour l’Afrique, mais sans veto. La Chine se dit favorable à une représentation africaine accrue, mais s’oppose fermement à l’adhésion permanente du Japon. Enfin, la Russie soutient la réforme en principe, tout en mettant en garde contre un élargissement excessif du Conseil.
Ces positions reflètent la concurrence et le désir d’empêcher les rivaux d’accéder au pouvoir. Les membres permanents actuels redoutent une dilution de leur influence, tandis que les puissances émergentes recherchent le statut et le poids politique qu’offre un siège permanent au Conseil. Si l’élargissement permettrait de corriger le déséquilibre structurel au détriment des pays du Sud, il ne garantirait pas à lui seul un Conseil plus efficace, plus responsable et plus engagé dans la protection des vies humaines et des droits de l’homme, en particulier si le droit de veto venait à être étendu.
Une initiative lancée par la France et le Mexique en 2015 propose une voie plus pragmatique : normaliser le principe d’une restriction volontaire du droit de veto dans les situations d’atrocités de masse. Cette proposition invite les membres permanents à s’abstenir collectivement d’utiliser leur droit de veto en cas de crimes contre l’humanité, de génocide et de crimes de guerre, en s’appuyant sur le principe selon lequel ils ont la responsabilité de protéger les populations contre les atrocités de masse – et non uniquement de défendre leurs intérêts nationaux. Cette modération n’est pas qu’un idéal théorique : la France et le Royaume-Uni n’ont plus exercé leur droit de veto depuis 1989.
Cette proposition de retenue s’inscrit dans un ensemble plus large d’initiatives visant à encadrer l’usage du veto, tels que le Code de conduite du groupe interrégional d’États pour la responsabilité, la cohérence et la transparence, signé par 121 États, ainsi que la résolution 76/262 de l’Assemblée générale, qui impose la tenue d’un débat chaque fois qu’un veto est exercé. L’objectif est clair : augmenter le coût politique du recours au veto pour les membres permanents. Toutefois, à l’heure actuelle, les dirigeants de la Russie et des États-Unis semblent largement imperméables à la honte.
Nouveaux défis
En juin 2025, l’Assemblée générale a élu cinq nouveaux membres non permanents du Conseil pour la période 2026-2027 : Bahreïn, la Colombie, la République démocratique du Congo, la Lettonie et le Libéria. Ils ont remplacé l’Algérie, la Guyane, la Sierra Leone, la Slovénie et la Corée du Sud, et ont rejoint le Danemark, la Grèce, le Pakistan, le Panama et la Somalie.
Les cinq nouveaux membres ont été élus sans opposition, bien qu’ils aient dû recueillir les deux tiers des voix de l’Assemblée générale. En théorie, les membres du Conseil sont tenus de respecter les principes de la Charte des Nations unies, en assurant la protection des civils et en traduisant en justice les auteurs d’atrocités. En pratique, ces élections sans concurrence – les postes étant attribués à l’issue de négociations opaques entre les cinq blocs régionaux de l’ONU – privent la société civile de toute possibilité d’évaluer la capacité réelle des candidats à remplir ces obligations.
Cette situation n’a rien de nouveau. En revanche, un défi inédit est récemment apparu avec l’administration Trump. Le gouvernement américain poursuit une politique de multilatéralisme sélectif, cherchant à remodeler l’ordre international autour des intérêts politiques et personnels des États-Unis et de Donald Trump. Il a récemment annoncé son retrait de 66 organisations et processus internationaux et conditionné l’aide humanitaire à de multiples exigences. Dans ce contexte, Trump a mis en place une structure qui pourrait éclipser le Conseil de sécurité : le Conseil de la paix, lancé lors du récent Forum économique mondial à Davos, en Suisse.
Ce nouvel organe trouve son origine dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité, adoptée en novembre 2025, qui prévoyait la création d’un mécanisme temporaire de deux ans chargé de la gouvernance externe de Gaza. Cette résolution, inhabituellement vague et adoptée avec l’abstention de la Chine et de la Russie, était largement considérée comme le seul compromis permettant d’obtenir l’adhésion de Trump, indispensable à tout processus visant à mettre fin au génocide. Depuis lors, le Conseil de la paix semble toutefois s’être transformé en une institution permanente, affichant l’ambition d’exercer un rôle mondial plus large sous le contrôle direct de Trump.
En tant que président, Trump y dispose de pouvoirs étendus : il a le pouvoir exclusif de nommer et de révoquer les membres, d’opposer son veto aux décisions, de publier des résolutions et de déterminer les ordres du jour. À ce stade, la composition de l’organe favorise clairement des régimes autoritaires, notamment la Biélorussie, l’Égypte, Israël, l’Arabie saoudite et le Vietnam. À l’inverse, plusieurs États plus démocratiques, dont la France et le Royaume-Uni – pourtant membres permanents du Conseil – ont décliné les invitations à y adhérer. Les droits humains étant absents du projet de charte, il est manifeste que cette institution ne prévoit ni mécanisme de protection des droits ni ouverture à la société civile.
La voie à suivre
Plutôt que de légitimer le Conseil de la paix, les efforts devraient se concentrer sur une réforme du Conseil de sécurité. Celle-ci doit répondre à deux défaillances structurelles : la représentation et le droit de veto. L’exclusion des pays du Sud est tout simplement indéfendable. Les institutions gagnent en légitimité lorsqu’elles reflètent la diversité du monde et impliquent activement les États moins puissants aux processus décisionnels, ce qui favorise des décisions plus équilibrées et un soutien international plus large. Mais la réforme du droit de veto – qu’il s’agisse d’une restriction volontaire, de l’exigence de vetos multiples ou de son abolition pure et simple – est tout aussi cruciale.
La responsabilité et la transparence sont également essentielles. Un espace réel doit être ouvert à la participation d’un large éventail de la société civile, afin que celle-ci puisse exercer une pression sur les États membres, les inciter à privilégier les principes de la Charte des Nations unies plutôt que leurs intérêts nationaux, et les tenir responsables de leurs manquements.
Une certaine dynamique existe. Le Pacte pour l’avenir de septembre 2024 a engagé les dirigeants mondiaux à élaborer un modèle consolidé de réforme du Conseil de sécurité. Depuis 2008, l’Assemblée générale mène des négociations intergouvernementales officielles sur la réforme du Conseil, portant sur l’élargissement de sa composition, la représentation régionale, la réforme du droit de veto et les méthodes de travail. Ces discussions ont gagné en transparence en 2023, les sessions étant désormais enregistrées et publiées en ligne, accompagnées des déclarations officielles des membres. Cette évolution permet à la société civile de suivre les débats, d’apporter son expertise et de contester les États qui entravent les progrès.
Cependant, ces efforts se heurtent toujours à des intérêts bien établis, à des rivalités géopolitiques persistantes et à une forte inertie institutionnelle. À cela s’ajoute désormais l’approche sélective et transactionnelle de l’administration Trump en matière de multilatéralisme. L’ONU aborde ainsi une année 2026 particulièrement difficile : elle doit gérer le renouvellement des opérations de maintien de la paix tout en faisant face à une crise de liquidités sans précédent, exacerbée par des coupes budgétaires. À ces pressions s’ajoute le processus de sélection du prochain secrétaire général, qui prendra ses fonctions en janvier 2027. Dans un tel contexte, la tentation est grande de reporter les décisions les plus sensibles.
Pourtant, la nécessité d’une réforme est évidente. Le choix est désormais clair : soit entreprendre des transformations pour rendre le Conseil de sécurité plus apte à remplir pleinement son mandat, soit accepter une paralysie durable qui accélérera son déclassement au profit du Conseil de la paix promu par Donald Trump. Cette nouvelle menace devrait suffire à susciter une prise de conscience.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les États devraient s’engager à organiser des élections compétitives pour les sièges du Conseil de sécurité des Nations unies, avec une participation active de la société civile.
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Les membres permanents du Conseil de sécurité devraient s’engager à limiter leur recours au droit de veto.
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Les propositions de réforme du Conseil de sécurité devraient renforcer les possibilités de participation de la société civile.
Pour toute interview ou information complémentaire, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Denis Balibouse/Reuters via Gallo Images


