La dernière session du Forum politique de haut niveau des Nations unies, chargé d’examiner les Objectifs de développement durable, a une fois de plus mis en évidence les fractures au sein du système multilatéral : des termes qui passaient autrefois sans commentaire font désormais l’objet de contestations. Les délégués se sont affrontés sur les références à la crise climatique, à l’égalité des genres et aux droits humains. Les objectifs sont toujours loin d’être atteints, mais au lieu de s’interroger sur les raisons de cet échec, les États puissants font pression pour réduire les ambitions pour l’avenir. Les véritables problèmes sont l’insuffisance de l’action gouvernementale et le manque d’accès accordé à la société civile. La société civile met en œuvre et suit les objectifs, mais elle est confrontée à un espace civique restreint et est exclue des processus d’examen. Ce problème doit être abordé dans le cadre des négociations officielles sur un processus post-2030, qui débuteront en 2027.

Il a fallu deux votes nominaux pour que les États adoptent la déclaration ministérielle lors du Forum politique de haut niveau sur le développement durable (FPHN) des Nations unies (ONU), qui s’est tenu à New York le 15 juillet. Jusqu’à récemment, ce document était systématiquement adopté sans controverse. L’Uruguay, s’exprimant au nom du Groupe des 77 pays en développement et de la Chine, a fait adopter un amendement supprimant une référence à l’accord climatique conclu lors de la COP28. L’amendement a été adopté par 82 voix contre 54. Israël a ensuite imposé un vote sur un paragraphe concernant l’autodétermination des peuples sous occupation coloniale et étrangère, qui a été maintenu par 113 voix contre une. La Russie s’est dissociée du paragraphe sur la paix et la sécurité, le qualifiant de déséquilibré et estimant qu’il dépassait le mandat du forum.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les 17 Objectifs de développement durable (ODD) bénéficiaient autrefois d’un large soutien. En 2015, les 193 États membres de l’ONU ont adopté les ODD comme un plan d’action mondial commun pour l’humanité, à réaliser d’ici 2030. Ils se sont engagés à lutter contre le changement climatique, la faim et la pauvreté, et à garantir des institutions responsables, une énergie abordable, de l’eau potable et l’égalité des genres. Ils ont convenu de suivre les progrès chaque année au FPHN, où les États peuvent présenter pour examen leurs auto-évaluations, appelées « examens nationaux volontaires » (ENV).

Dixième anniversaire

La session de cette année s’est déroulée du 7 au 15 juillet et s’est concentrée sur les objectifs liés aux villes, à l’énergie, à l’industrie, aux partenariats et à l’eau. Elle a marqué le dixième anniversaire de ce processus, et 36 États ont présenté leurs ENV, portant à 437 le nombre d’examens réalisés depuis 2016. La moitié de ces 36 États étaient africains, soulignant le déséquilibre entre ceux qui participent et ceux qui restent silencieux. Alors que le Togo et l’Uruguay ont présenté leur cinquième rapport cette année, et l’Égypte et la Suisse leur quatrième, trois États – les États-Unis, Haïti et le Myanmar – n’ont jamais présenté d’ENV.

Les États ont cherché à mettre en avant les enjeux clés d’intérêt national et régional. Les États insulaires du Pacifique que sont Kiribati, les Îles Marshall et Tonga ont évoqué le changement climatique et l’isolement géographique comme leurs principaux défis. L’Union africaine et l’ONU ont coprésidé un événement parallèle à l’occasion de la Journée de l’Afrique, appelant à une approche « nexus » qui reconnaît que le développement, la paix et la sécurité sont étroitement liés plutôt que de constituer des agendas distincts. Le FPHN a également établi des liens avec d’autres processus, comme l’examen de l’objectif relatif à l’eau, qui alimentera les préparatifs de la Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026, prévue plus tard dans l’année.

Même si les États s’expriment, la question reste de savoir quels intérêts ils représentent. Beaucoup d’États qui ont présenté leurs examens cette année restreignent fortement l’espace civique. Le CIVICUS Monitor estime que 17 des 36 États ont réprimé ou fermé l’espace civique, ce qui indique des restrictions graves et systématiques aux droits des citoyens à s’organiser, à se mobiliser et à exprimer leur désaccord. Ces États se présentent comme des gardiens responsables des ODD, mais chez eux, ils restreignent les libertés civiques qui permettent à la société civile de contribuer à la réalisation de ces objectifs.

Ils peuvent agir ainsi sans conséquence, car le processus des ENV n’exige aucune consultation de la société civile ni aucune vérification par des données indépendantes. De ce fait, de nombreux États peuvent considérer le processus des ENV comme un simple exercice technocratique de rapport et une occasion de mettre en avant leurs réalisations. En faisant cela, ils coupent le lien avec le programme fondamental des ODD en matière de droits humains et de justice sociale.

Un mauvais diagnostic

Les disputes autour de la déclaration ministérielle témoignent de la controverse qui entoure actuellement le multilatéralisme et révèlent la position des États en matière de redevabilité et de droits humains. L’Irlande, s’exprimant au nom de l’Union européenne (UE), a qualifié de « décevant » l’amendement de l’Uruguay concernant l’accord de la COP28, étant donné que le texte avait déjà été approuvé, tandis que le Brésil et la Colombie ont défendu cet accord comme une étape majeure dans l’abandon des combustibles fossiles. Israël a qualifié le paragraphe sur l’autodétermination d’« élément politisé » et a rejeté le texte, quel que soit le résultat du vote. La Russie a fait valoir que la déclaration accordait une importance disproportionnée aux droits humains et aux questions de genre, tandis que l’UE a regretté qu’elle n’aille pas assez loin en matière de mise en œuvre sensible au genre, d’infrastructures résilientes au changement climatique et de participation significative de la société civile.

Le Rapport 2026 du Secrétaire général des Nations unies sur les Objectifs de développement durable a révélé que, sur les 139 cibles des ODD pour lesquelles on dispose de données fiables sur les tendances, seules 15% sont en bonne voie. 21% supplémentaires enregistrent des progrès modérés, 49% avancent trop lentement pour avoir un impact significatif et 15% ont régressé en dessous de leurs niveaux de référence de 2015. Lors de la journée d’ouverture du FPHN, le Secrétaire général António Guterres a souligné que les objectifs s’éloignaient davantage à chaque nouvelle crise et a appelé à accélérer les progrès « à grande échelle et à un rythme soutenu ».

C’est dans ce contexte que le Sommet sur les ODD de l’année prochaine décidera de ce qui adviendra après l’échéance de 2030. Le mandat de ce sommet découle du Pacte pour l’avenir, un accord de 2024 qui visait à rendre le système international plus efficace et mieux adapté aux défis actuels. Les travaux préparatoires, notamment l’élaboration d’un nouveau Rapport mondial sur le développement durable, sont en cours.

Certains États utilisent le manque de progrès comme prétexte pour critiquer les objectifs. Les États-Unis ont dénoncé les ODD, les accusant de promouvoir un programme de gouvernance mondiale « doux » incompatible avec la souveraineté nationale. La Russie affirme quant à elle que les objectifs étaient trop ambitieux. Lors d’un événement parallèle qu’elle a organisé pendant le FPHN, son représentant a déclaré que les ambitions des ODD s’étaient révélées « assez éloignées de la réalité », imputant cette situation à des ambitions excessives lors de la phase de conception plutôt qu’à l’incapacité des États à tenir leurs engagements.

Les progrès réalisés sur certains objectifs contredisent l’argument de la Russie. Le rapport régional de l’ONU sur l’Asie-Pacifique, présenté en parallèle du FPHN, a révélé que le travail des enfants dans la région avait diminué, passant de 49 à 28 millions d’enfants entre 2020 et 2025, une avancée rapide et très concrète dont l’impact sera considérable. Cela montre que l’accélération et la réalisation des objectifs relèvent d’un choix politique, pas d’un problème de conception.

Dans la salle, mais pas à la table des négociations

Une voix essentielle n’est pas suffisamment entendue dans le débat. Lorsqu’elle peut agir, la société civile soutient la réalisation des ODD. En Colombie, un plaidoyer soutenu a abouti à l’adoption de la loi #SonNiñasNoEsposas (Ce sont des filles, pas des épouses) de 2025, qui interdit le mariage des enfants. En Gambie, la société civile œuvre à l’éradication des mutilations génitales féminines et mène la campagne visant à contrer les tentatives de remise en cause de l’interdiction de cette pratique, adoptée en 2015. Ce sont deux exemples parmi tant d’autres concernant l’ODD 5 sur l’égalité des genres. Au Népal, des organisations locales ont rendu le suivi des objectifs plus inclusif en fournissant des données sur les communautés exclues qui ne figurent pas dans les statistiques officielles.

La société civile était présente toute la semaine ; CIVICUS, par exemple, a coorganisé des sessions sur l’espace civique et les ODD, soutenu un forum mondial sur l’avenir du multilatéralisme et animé un atelier sur le processus post-2030. Pourtant, le FPHN n’accorde à la société civile qu’une place officielle très limitée. Elle n’a pas accès à la table des négociations où se prennent les décisions.

Être présent peut aussi être dangereux. En 2025, la plupart des représentants de la société civile venus du Salvador se sont retirés par crainte de représailles. Ailleurs, des militants témoignent de menaces similaires pour avoir mis en lumière les écarts entre les rapports officiels et la réalité sur le terrain, souvent sans bénéficier d’un soutien concret de la part de l’ONU, malgré la note d’orientation censée les protéger.

L’ODD 16 sur la paix, la justice et les institutions solides est censé constituer le fondement des 16 autres objectifs. La cible 16.10 engage les États à protéger les libertés fondamentales, mais elle est systématiquement ignorée. Le CIVICUS Monitor constate une détérioration année après année des conditions de l’espace civique depuis l’entrée en vigueur des ODD. Les organisations qui contribuent à la mise en œuvre, à la localisation et au suivi des ODD sont confrontées à des restrictions croissantes quant à leur capacité à mener des actions de plaidoyer, à participer à la vie publique et à lever des fonds. Les militants qui dénoncent la corruption et l’impunité subissent des représailles. Lorsque la société civile ne peut pas agir librement, les objectifs qu’elle est censée aider à mettre en œuvre et à suivre ne peuvent pas être atteints.

Préparer la suite

Les négociations officielles sur un cadre pour l’après-2030 ne débuteront qu’au sommet de 2027, mais les manœuvres ont déjà commencé. Certains États et responsables de l’ONU ont proposé de simplement prolonger les objectifs actuels plutôt que d’en négocier de nouveaux, en partant du principe raisonnable que les remettre sur la table dans le climat politique actuel risquerait d’aboutir à un résultat moins ambitieux. Mais le cadre actuel n’a pas été conçu pour un monde marqué par la montée de l’autoritarisme, l’accélération de la crise climatique, la réaction coordonnée contre l’égalité des genres, la militarisation croissante, l’effondrement de la coopération multilatérale et le développement technologique rapide. Un programme pour l’après-2030 devra tenir compte de tous ces éléments, ainsi que des contraintes financières qui pèsent sur le système multilatéral.

La société civile n’attend pas d’être consultée. Forus, un réseau regroupant des plateformes nationales de la société civile et des coalitions régionales, a défini trois scénarios quant à la manière dont le processus post-2030 pourrait se dérouler — continuité, réinitialisation ou fragmentation — et soutient que, quelle que soit la voie choisie, tout nouveau cadre devra placer au cœur de ses priorités la redevabilité, l’espace civique, la réforme du système de financement et la localisation. L’initiative UNMute, soutenue par plus de 50 États, réclame des réformes pour permettre à la société civile de peser davantage. Cela inclurait notamment la nomination d’un envoyé des Nations unies pour la société civile, la mise en place de procédures de visa adaptées pour les militants du Sud global et l’instauration d’une Journée internationale de la société civile aux Nations unies.

Plusieurs événements à venir permettront de voir si cette pression produit des résultats. La Commission de la condition de la femme de l’année prochaine, le Forum des jeunes du Conseil économique et social, le Sommet sur les ODD et l’examen du Pacte pour l’avenir en 2028 offrent tous l’occasion d’intégrer la société civile dans le processus, d’identifier les lacunes dans la mise en œuvre et d’aligner les ambitions avec les résultats.

NOS APPELS À L’ACTION

  • Les États devraient participer de bonne foi aux débats sur les Objectifs de développement durable et leur avenir, plutôt que de défendre leurs propres intérêts et d’essayer de dissimuler leurs défaillances en matière d’espace civique.
  • Les gouvernements devraient consulter la société civile lors de la préparation des examens nationaux volontaires, faire correspondre leurs données à des preuves indépendantes et protéger les militants contre les représailles.
  • Les Nations unies devraient faire de la protection de l’espace civique un objectif en soi et garantir à la société civile un rôle réel dans l’élaboration du processus post-2030.

Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org

Photo de couverture par UN Photo/Laura Jarriel