CIVICUS s’entretient sur la crise humanitaire en République démocratique du Congo (RDC) avec Crispin Ngakani, activiste de la société civile congolaise et membre de l’organisation Aid Life Learn Environment (ALLEN), qui œuvre pour l’action humanitaire, la protection des communautés et la défense des droits humains.

Les violences se poursuivent dans l’est de la RDC, malgré un accord de paix signé à Washington DC en 2025, négocié par le Qatar et les États-Unis. Le groupe armé du Mouvement du 23 mars (M23), soutenu par le Rwanda, occupe de vastes territoires dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, provoquant des morts et des déplacements de population à grande échelle, et la situation humanitaire s’est détériorée. La région est en proie à des conflits depuis plus de 30 ans, les groupes armés se disputant le contrôle des minerais tels que le cobalt, le coltan et l’or.

Quelle est la situation actuelle dans l’est de la RDC ?

La situation est extrêmement grave et douloureuse. Nous sommes dans un état de guerre permanent depuis l’intrusion du M23, qui occupe toujours une partie importante des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Malgré les annonces diplomatiques et les accords signés, ces territoires restent sous contrôle rebelle, avec une insécurité quotidienne qui ne cesse de s’aggraver.

Bien que cette occupation ne soit pas nouvelle, elle s’est intensifiée. Le M23 continue d’étendre son influence, notamment vers des zones stratégiques comme Uvira, ce qui crée un risque réel d’extension du conflit au-delà des frontières congolaises, notamment vers le Burundi.

Quelles sont les conséquences pour la population civile ?

Depuis plus de 30 ans, la population de l’est de la RDC vit dans un cycle sans fin de violences. Les violences armées ont provoqué des déplacements massifs, Des millions ont perdu la vie, une tragédie de masse que la communauté internationale continue de sous-estimer. Les civils vivent dans la peur constante et privés de moyens de subsistance et de perspectives d’avenir.

Au-delà de ces souffrances immédiates, le conflit a également exacerbé les tensions sociales et ethniques. Des divisions se sont accentuées, notamment entre communautés perçues comme tutsies et bantoues, alimentant des stigmatisations et des représailles. Cette situation crée un climat de méfiance généralisée et fragilise dangereusement la cohésion sociale.

De plus, les échanges transfrontaliers autrefois essentiels à la vie économique et sociale ont fortement diminué. Les populations congolaises et rwandaises vivant de part et d’autre de la frontière sont désormais exposées à des menaces, des soupçons et des restrictions, ce qui aggrave encore la précarité et l’isolement des communautés locales.

Pourquoi les accords de paix ont-ils échoué ?

Les accords n’ont pas produit de résultats concrets parce qu’ils ne sont pas respectés. Les engagements pris, notamment le retrait du M23 et la fin du soutien rwandais, ne se sont jamais matérialisés. Il n’y a ni mécanisme contraignant, ni volonté réelle d’appliquer les accords.

Du point de vue de nombreux Congolais, l’accord de Washington apparaît davantage comme un arrangement économique que comme un véritable processus de paix. La guerre dans l’est de la RDC est aussi une guerre d’exploitation des ressources naturelles, et cet accord donne l’impression de vouloir gérer les ressources plutôt que de protéger les populations et restaurer la souveraineté congolaise.

Quant à l’accord de Doha, un autre processus de négociation impliquant directement le M23 et le gouvernement congolais, il souffre des mêmes faiblesses : absence de mise en œuvre effective, manque de transparence et poursuite des hostilités.

En quoi s’agit-il d’une crise internationale ?

Ce conflit dépasse largement les frontières de la RDC. L’implication directe du Rwanda, les risques d’extension vers le Burundi et l’instabilité dans toute la région des Grands Lacs montrent clairement qu’il s’agit d’une crise régionale. Les mouvements rebelles, les flux de populations et les intérêts géopolitiques s’entremêlent dangereusement.

Mais il s’agit également d’une crise internationale, car de nombreux acteurs extérieurs y jouent un rôle, directement ou indirectement. L’Union européenne, par exemple, a conclu des accords miniers avec le Rwanda, alors que celui-ci ne dispose pas de ressources minières comparables à celles de la RDC. Ces ressources proviennent en réalité des zones congolaises occupées.

Cette situation révèle une hypocrisie internationale profonde. Derrière les discours sur la paix et la stabilité, des intérêts économiques et stratégiques contribuent à prolonger la guerre.

Quel rôle joue la société civile ?

La société civile joue un rôle crucial dans la documentation et la dénonciation des violations des droits humains, du pillage des ressources et des souffrances endurées par le peuple congolais. Nous analysons aussi les accords de paix pour en exposer les limites et proposer des alternatives crédibles.

Cependant, la société civile ne peut pas porter seule le poids de la paix. Pour parvenir à une paix durable, il est impératif que toutes les parties respectent leurs engagements, notamment le retrait effectif des forces étrangères et des groupes armés. Sans cela, aucun dialogue ne peut aboutir.

Une paix durable nécessite également des processus inclusifs, ancrés dans les réalités locales et menés par le peuple congolais. Ceux-ci doivent respecter la souveraineté et la dignité du peuple congolais.

CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.