Lors de la dernière session de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU), les bellicistes ont occupé le devant de la scène et ont détourné une tribune destinée à la paix pour brandir la menace de la violence. Cet événement a révélé la fragmentation du multilatéralisme à un moment où le changement climatique, les conflits et les inégalités exigent une action collective. Alors que cette crise s’aggrave, la course à la succession du secrétaire général de l’ONU s’accélère, avec des candidats qui tentent de minimiser la question des droits humains pour éviter d’être freinés par des États puissants. Les États doivent quant à eux décider de ce qui remplacera les Objectifs de développement durable après 2030. Il est impératif que la voix de la société civile soit entendue dans ces deux débats.

Lors de l’événement onusien le plus médiatisé de l’année, le président américain Donald Trump a publiquement évoqué sa « grande décision » quant à un éventuel « anéantissement » de l’Iran, a traité la Cour pénale internationale de « groupe de personnes malfaisantes » et a tourné en dérision les mises en garde contre les risques d’un développement non réglementé de l’intelligence artificielle (IA). Alors que des dizaines de délégués quittaient la salle, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a qualifié de « lâches moraux » ceux qui protestaient contre sa campagne de génocide à Gaza. Le président argentin Javier Milei a quant à lui décrit l’ONU comme « organisation inutile » et déclaré vouloir « prendre les choses en main » dans le conflit territorial historique opposant son pays au Royaume-Uni.

L’ONU a été créée au lendemain des ravages de la Seconde Guerre mondiale avec l’objectif explicite, énoncé dès la première ligne de sa Charte fondatrice, de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ». La Charte oblige tous les pays membres de l’organisation à régler leurs différends pacifiquement. Pourtant, lors de la session annuelle de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies, tenue en septembre, plusieurs dirigeants ont utilisé cette tribune destinée à la paix et à la coopération internationale pour justifier la violence et en brandir la menace.

Sous le thème vague « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous », 113 chefs d’État et de gouvernement ont pris la parole et un total de 194 délégations se sont exprimées. Certaines absences ont toutefois été notables. Alors qu’il se trouvait aux États-Unis, le président chinois Xi Jinping n’a pas pris la peine d’assister à la session, préférant se concentrer sur des entretiens bilatéraux avec Donald Trump. Le président palestinien Mahmoud Abbas était absent pour une autre raison : bien que les États-Unis, en tant que pays hôte de l’ONU, soient tenus d’accorder des visas aux missions diplomatiques, le gouvernement américain lui en a refusé pour la deuxième année consécutive, le contraignant à s’adresser à l’Assemblée générale par vidéo.

Selon les informations disponibles, 128 discours auraient mentionné l’IA, sur fond de récentes déclarations publiques de dirigeants d’entreprises technologiques mettant en garde contre les dangers que cette technologie non réglementée pourrait représenter pour l’humanité. Le Conseil de sécurité de l’ONU les a par ailleurs invités à une réunion d’information. De nombreux dirigeants ont également profité de leurs discours pour évoquer leur vision de l’évolution de l’ONU. Certains ont formulé des suggestions constructives, telles que la réforme du Conseil de sécurité, tandis que d’autres se sont contentés d’attaquer l’institution.

Le ton belliqueux de nombreux discours a mis en évidence une crise plus profonde du multilatéralisme. Les autocrates affichent leur puissance, déterminés à démontrer que la force prime sur le droit, ou, comme l’a déclaré Trump en se targuant du contrôle américain sur le pétrole vénézuélien, « au vainqueur revient le butin ». Ces dirigeants accordent peu d’importance aux lois, aux normes, aux institutions et aux processus internationaux, sauf lorsqu’ils peuvent les soumettre à leur volonté.

Les États puissants se retirent des institutions, cessent de les financer, refusent de coopérer et forment des groupements rivaux, plus sélectifs et moins formels. Des accords purement transactionnels remplacent désormais l’action collective et fragmentent le système multilatéral. À mesure qu’un ordre fondé sur des règles cède la place à un système plus ad hoc et chaotique, la société civile voit ses opportunités de s’engager et d’exercer une influence s’amenuiser. Cette évolution survient alors que des défis transnationaux majeurs continuent de s’accumuler : la crise climatique, les inégalités économiques, l’impunité face aux atrocités commises lors des conflits et la répression de l’espace civique.

La course à la succession de Guterres

Dans son dernier discours lors du débat général en tant que secrétaire général, António Guterres a exposé les défis à relever. Il a mis en avant trois transformations majeures : l’émergence de nouvelles puissances économiques, politiques et technologiques, le transfert de l’autorité des États vers les entreprises et les particuliers, ainsi qu’une délégation croissante du pouvoir décisionnel des humains vers les machines. Il a souligné quatre enjeux qui, selon lui, mettront à l’épreuve la manière dont le pouvoir est exercé et façonneront l’avenir : l’intelligence artificielle, le changement climatique, les conflits et les inégalités. Il a appelé à ce que le pouvoir soit encadré par des principes et soumis à des règles.

Lorsque les dirigeants se réuniront à nouveau à New York en septembre 2027, quelqu’un d’autre sera aux commandes. Le second et dernier mandat de Guterres expire à la fin de l’année, et les États choisissent actuellement son successeur.

La société civile réclame la nomination d’une dirigeante féministe qui accorde la priorité aux droits humains. Or ceux-ci occupent actuellement une place marginale dans le débat. Michelle Bachelet, ancienne haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a dû se retirer après que les consultations informelles menées auprès des 15 membres du Conseil de sécurité, une étape clé du processus, ont révélé qu’elle ne bénéficiait pas d’un soutien suffisant.

À chaque tour de scrutin, les États peuvent « encourager » ou « décourager » une candidature, ou se déclarer « sans opinion ». Les cinq tours organisés jusqu’à présent se sont révélés infructueux. L’ancienne vice-présidente du Costa Rica, Rebeca Grynspan, s’est imposée comme la favorite, mais lors du dernier tour, elle a reçu six votes « décourager », contre trois lors du tour précédent. Aucun candidat ne bénéficie d’un soutien massif et, parmi les sept candidats actuellement en lice, il est possible qu’aucun ne l’emporte et que d’autres se présentent.

La société civile tente de participer au processus et de le surveiller, mais les États ne sont pas tenus de justifier publiquement leurs décisions. Comme le Conseil de sécurité joue un rôle central dans le processus, le dernier mot revient à ses cinq membres permanents – la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis –, qui peuvent chacun opposer leur veto à un candidat qui ne leur convient pas. Le vote final de l’ensemble des États à l’Assemblée générale n’a jamais été qu’une formalité. Des négociations opaques devraient donc aboutir à un candidat de compromis que la Chine, la Russie et les États-Unis jugeront suffisamment inoffensif.

À mesure que la compétition s’intensifie, les candidats semblent éviter les sujets pouvant être considérés comme controversés, par crainte de perdre des soutiens. Les États qui soutiennent certains candidats peuvent décider de ne pas poser de questions délicates susceptibles de coûter des voix à leurs candidats. En conséquence, des questions importantes telles que la campagne de génocide menée par Israël à Gaza et les droits des groupes marginalisés sont mises de côté. Quiconque se considère comme un leader mondial devrait s’attaquer à ces enjeux, mais le silence des candidats montre l’étendue de l’influence des États puissants.

Carolyn Rodrigues-Birkett, l’une des candidates, a été la cible d’un article diffamatoire publié dans le Wall Street Journal au sujet de propos qu’elle a tenus en tant qu’ambassadrice du Guyana auprès des Nations unies, dans lesquels elle qualifiait de génocide les actions d’Israël à Gaza. Le but est clairement d’inciter les États-Unis à faire obstacle à sa candidature.

La société civile attend une personnalité capable de faire entendre la voix de la conscience à l’échelle mondiale, quelqu’un prêt à aller au-delà du simple service aux États et disposé à s’exprimer sur les questions que les candidats évitent actuellement. L’histoire montre que, même dans les moments les plus difficiles, la personnalité et le leadership du secrétaire général peuvent faire une grande différence. Celui ou celle qui l’emportera devra guider l’ONU à travers la crise actuelle et restaurer le respect pour l’institution et la confiance dans le multilatéralisme, ce qui exigera de donner la priorité aux droits humains.

Au-delà de 2030

Lors de leur prochaine réunion, les dirigeants auront également l’occasion de définir l’avenir du développement. Les 17 Objectifs de développement durable (ODD), adoptés en 2015 par tous les États membres de l’ONU pour garantir la paix et la prospérité pour tous, arriveront à échéance en 2030. Le Sommet sur les ODD de l’année prochaine se penchera sur les objectifs futurs.

La situation mondiale actuelle montre à quel point la mise en œuvre des ODD est restée en deçà de la vision initiale. Seules 36% des cibles sont en bonne voie ou progressent modérément. La coopération multilatérale qui a donné naissance aux ODD s’est détériorée. Lors du dernier bilan annuel des progrès réalisés, en juillet, les États n’ont même pas réussi à s’accorder sur des formulations concernant le changement climatique, l’égalité des sexes et les droits humains, des sujets jusqu’alors peu controversés. Dans ce contexte peu prometteur, les États risquent de revoir leurs ambitions à la baisse.

Il est essentiel de déterminer qui définit les termes et la portée du débat sur les questions liées au développement. Il faut tirer les leçons des échecs, notamment le manque de priorité accordée à ces objectifs, une mise en œuvre inégale et des approches technocratiques et cloisonnées alors qu’elles auraient dû être fondées sur les droits et l’inclusion.

Certaines failles étaient présentes dès le départ. Les ODD prévoient des dispositions essentielles sur la responsabilité, les partenariats avec la société civile et le respect des libertés fondamentales, mais ils ne reconnaissent pas l’importance de l’espace civique. Or lorsque celui-ci est restreint, les citoyens ont du mal à faire entendre leurs besoins et les organisations de la société civile sont moins à même de mettre en œuvre les objectifs, de lutter contre la corruption et de demander des comptes aux décideurs. La société civile est également mise à l’écart lorsque les États rendent compte à l’ONU de leurs progrès en matière d’ODD. Ces rapports sont facultatifs, les États ne sont pas tenus de consulter la société civile et il n’existe aucune garantie contre les représailles à l’encontre de ceux qui remettent en cause les discours officiels.

Un test décisif pour l’agenda post-2030 consistera à déterminer s’il renforce le respect de l’espace civique et le rôle de la société civile. A minima, il ne doit y avoir aucun recul par rapport à ce qui a été convenu en 2015, mais l’évolution du monde requiert de l’ambition pour relever les défis nouveaux et en constante mutation. Outre la fragmentation du multilatéralisme, le débat devra tenir compte de la montée de l’autoritarisme, de l’accélération de la crise climatique, de la riposte coordonnée contre l’égalité des sexes, des nouveaux défis posés par le développement technologique rapide et de la militarisation croissante. Pour que le changement s’opère, un nombre important d’États devra soutenir des réformes structurelles plus ambitieuses, notamment celle des institutions financières mondiales, et s’attaquer au pouvoir des entreprises, en particulier l’immense pouvoir de lobbying de l’industrie des énergies fossiles.

Un accès indispensable

Un agenda chargé nous attend, et c’est à la société civile qu’il revient de définir et de défendre une vision progressiste des prochains objectifs à atteindre et du rôle que l’ONU peut jouer pour rendre le monde meilleur.

Mais la société civile reste exclue. Elle a une nouvelle fois été reléguée au second plan lors de la session de haut niveau. Les laissez-passer des organisations qui ont franchi les obstacles de l’accréditation et ont normalement accès au siège de l’ONU sont suspendus pendant la durée de cette session. Cette mesure témoigne d’une exclusion plus large. L’ONU n’a même pas réussi à faire avancer des propositions modestes visant à reconnaître le rôle de la société civile, telles que l’instauration d’une journée des Nations unies consacrée à la société civile ou la nomination d’un envoyé chargé de coordonner son engagement.

La crise de financement de l’ONU pèse encore davantage sur la participation de la société civile. Les États-Unis, qui doivent environ 4,2 milliards de dollars de contributions, en sont le principal responsable. Avec d’autres États puissants, ils réduisent le financement et marginalisent en particulier les activités de l’ONU en matière de droits humains, celles avec lesquelles la société civile interagit le plus. Il en résulte des suppressions de postes, des mandats restreints et moins d’opportunités de participation pour la société civile.

L’arrivée d’un nouveau secrétaire général et le débat sur les nouveaux objectifs de développement constituent non seulement des défis, mais aussi des opportunités. Pour les saisir, la société civile devra renforcer ses coalitions et coopérer plus étroitement que jamais. Elle doit s’engager de manière constructive auprès du prochain secrétaire général tout en formulant des demandes plus ambitieuses, notamment en matière d’accès et de partenariats renforcés.

Une ONU centrée sur les États est vouée à l’échec. Une ONU qui espère faire la différence face aux grands problèmes, restaurer le respect des droits humains et remporter un débat de plus en plus controversé sur la valeur du multilatéralisme ne peut continuer à exclure la société civile. Le prochain secrétaire général doit défendre une ONU ouverte et responsable qui reconnaisse la société civile comme un partenaire essentiel. Sinon, la promesse faite par l’organisation de protéger l’humanité contre les fléaux de la guerre, de la pauvreté et des violations des droits humains continuera de s’éloigner.

NOS APPELS À L’ACTION

  • Le prochain secrétaire général de l’ONU doit s’engager à travailler en partenariat avec la société civile et à renforcer sa participation aux processus de l’ONU, notamment au débat sur les nouveaux objectifs de développement.
  • Les États démocratiques doivent œuvrer ensemble pour rétablir le respect du multilatéralisme, d’un ordre mondial fondé sur des règles et du droit international.
  • Les organisations de la société civile doivent unir leurs efforts pour faire entendre leur voix dans la définition des nouveaux objectifs de développement, en veillant à ce que les voix du Sud global et des acteurs de terrain soient mises en avant.

Pour des entretiens ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org.

Photo de couverture par UN Photo/Loey Felipe