La démocratie confinée : les élections en Côte d’Ivoire
Lors de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, âgé de 84 ans, a remporté un quatrième mandat après l’exclusion des principaux candidats de l’opposition et l’interdiction des manifestations. Des centaines de personnes ayant défié ces restrictions ont été arrêtées. Lors des élections législatives qui ont suivi, le parti de M. Ouattara a remporté 80% des sièges. Ces résultats confirment une tendance observée depuis l’arrivée au pouvoir de M. Ouattara en 2011 : la mainmise progressive sur les instances électorales, le pouvoir judiciaire et les forces de sécurité a façonné un régime hybride, qui conserve les apparences de la démocratie sans en offrir la substance nécessaire à une véritable concurrence politique. Alors que plus de 60% de sa population a moins de 25 ans, le pays reste dirigé par une élite politique appartenant à des générations bien plus âgées.
Le 29 décembre, la Commission électorale indépendante de Côte d’Ivoire a annoncé que le parti au pouvoir, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), avait remporté 197 des 255 sièges lors des élections législatives organisées deux jours plus tôt.
Cette victoire écrasante au Parlement a clôturé un cycle électoral de deux mois qui a consolidé le pouvoir du président Alassane Ouattara, âgé de 84 ans. Lors de l’élection présidentielle d’octobre, les principaux candidats de l’opposition avaient été exclus du scrutin. Lorsque des manifestants ont contesté ces exclusions, des centaines d’entre eux ont été arrêtés. En raison du boycott de l’opposition, le taux de participation n’a atteint que 35%.
Avec près de 90% des suffrages exprimés, Ouattara, au pouvoir depuis 2011, a ainsi obtenu un quatrième mandat largement considéré comme inconstitutionnel. La Constitution limite pourtant le nombre de mandats présidentiels à deux. Le Conseil constitutionnel, étroitement aligné sur l’exécutif, a néanmoins estimé que les modifications constitutionnelles adoptées en 2016 avaient instauré une « nouvelle République », réinitialisant le décompte des mandats.
Lors de sa prestation de serment, le 8 décembre, Ouattara a évoqué une « transition générationnelle », laissant entendre un possible passage de relais à des dirigeants plus jeunes. Toutefois, rien n’indique qu’il soit prêt à relâcher son emprise sur le pouvoir. Les élections législatives, organisées dans un contexte de restrictions sévères, ont produit un résultat qui contredit cette perspective.
Voter sans voix
L’élection présidentielle s’est déroulée dans un contexte de restrictions systématiques de l’espace civique, réduisant au silence les voix de l’opposition. En 2024, le Conseil des ministres a adopté une nouvelle loi sur les ONG, officiellement destinée à lutter contre la criminalité transnationale organisée. En pratique, ce texte introduit de nombreuses dispositions restrictives à l’encontre de la société civile. La loi impose de lourdes obligations en matière de rapports et accorde aux autorités des pouvoirs étendus pour dissoudre des organisations par décret exécutif, sans prévoir de mécanisme de recours. La poursuite des activités d’organisations dissoutes est criminalisée, exposant leurs membres à de lourdes amendes et à des peines d’emprisonnement.
Les élections ont également été marquées par l’exclusion systématique des principaux candidats de l’opposition par des moyens administratifs et judiciaires. Le Conseil constitutionnel a ainsi écarté l’ancien président Laurent Gbagbo, chef du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), en raison d’une condamnation pénale pour détournement de fonds de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Tidjane Thiam, ancien directeur général du Crédit Suisse et dirigeant du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), a quant à lui été exclu pour avoir acquis la nationalité française.
À l’approche du scrutin, les autorités ont imposé des restrictions sévères aux manifestations. Le 2 octobre, le Conseil national de sécurité a annoncé que toutes les « mesures nécessaires » seraient prises pour maintenir l’ordre, y compris l’interdiction de toute réunion ou rassemblement public visant à contester la décision du Conseil constitutionnel d’autoriser Ouattara à se représenter. Un décret du 10 octobre a interdit l’ensemble des manifestations et réunions à Abidjan, la plus grande ville de Côte d’Ivoire.
Le lendemain, les forces de sécurité ont dispersé à l’aide de gaz lacrymogènes une manifestation du Front commun, une coalition du PDCI et du PPA-CI, organisée contre l’exclusion de leurs candidats et la candidature de Ouattara. Selon les autorités, 237 personnes ont été arrêtées ce jour-là à Abidjan et 18 à Dabou. Une personne a été tuée le 13 octobre à Bonoua.
Un nouveau décret, pris le 17 octobre, a ensuite interdit les réunions et les manifestations publiques des partis politiques pendant deux mois, à l’exception de celles des cinq candidats autorisés à se présenter à la présidence. Cette mesure a de facto empêché toute manifestation des deux principaux partis d’opposition. Au 21 octobre, plus de 80 manifestants avaient été condamnés à trois ans de prison.
Malgré des retards logistiques et une présence limitée des représentants de l’opposition dans les bureaux de vote, les missions d’observation internationales, notamment celles de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, ont indiqué que le scrutin s’était déroulé dans le calme. Toutefois, selon les chiffres officiels, les violences survenues pendant les jours entourant les élections ont fait 11 morts et conduit à plus de 1 650 arrestations.
Le désengagement politique s’est traduit par un faible taux de participation, estimé à environ 50%. Les candidats de l’opposition restés en lice ont obtenu des résultats marginaux : l’ancien ministre du Commerce Jean-Louis Billon a obtenu 3% des voix, tandis que l’ancienne première dame Simone Gbagbo n’en a obtenu que 2,4%.
La consolidation du pouvoir
Les élections législatives du 27 décembre auraient pu offrir aux partis d’opposition l’occasion d’obtenir une représentation suffisante pour contrebalancer l’exécutif. Elles ont au contraire renforcé la domination du RHDP. Avec 197 sièges, contre 139 en 2021, le parti dispose désormais d’une majorité qualifiée de près de 80%, conférant au gouvernement un pouvoir législatif quasi illimité.
En novembre, le PPA-CI a annoncé son boycott du scrutin, invoquant l’absence de conditions garantissant des élections crédibles. Lorsque 22 hauts responsables du parti ont défié cette décision en se présentant comme candidats indépendants, Gbagbo les a démis de toutes leurs fonctions.
Les autorités ont également procédé à l’arrestation de plusieurs figures de l’opposition avant le scrutin. Damana Pickass, haut responsable du PPA-CI, a été arrêté pour incitation à « l’insurrection populaire » lors des élections d’octobre. Le 26 novembre, Brédoumy Soumaïla Traoré, porte-parole du PDCI, a été arrêté et accusé d’incitation à l’insurrection et de complot contre l’autorité de l’État. Le PDCI a dénoncé une arrestation illégale et arbitraire, tout en maintenant sa participation aux élections.
En conséquence, le PDCI est devenu la principale force d’opposition, avec 32 sièges, tandis que les candidats indépendants – pour beaucoup d’anciens membres expulsés du PPA-CI pour avoir défié le boycott de Gbagbo – ont remporté 23 sièges, constituant ainsi le troisième bloc parlementaire.
Une tendance enracinée
Aucune élection présidentielle organisée en Côte d’Ivoire au cours des trois dernières décennies n’a abouti à une transition pacifique et démocratique du pouvoir. Après la mort du président Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993, son successeur, Henri Konan Bédié, a introduit le concept d’« ivoirité », une doctrine excluant de fait les habitants du nord et les musulmans en établissant des critères ethniques pour l’éligibilité à la présidence. Il a été renversé en décembre 1999.
L’élection présidentielle de 2000, elle aussi marquée par l’exclusion des candidats de l’opposition, dont Alassane Ouattara, a été suivie d’une rébellion militaire en septembre 2002, qui s’est transformée en une guerre civile divisant le pays entre un sud contrôlé par le gouvernement et un nord tenu par les rebelles. Le conflit a officiellement pris fin avec l’accord de paix de Ouagadougou en mars 2007.
Après avoir été empêché pendant des années de se présenter en raison des lois discriminatoires sur la nationalité, Ouattara a finalement été autorisé à concourir en 2010 et a remporté l’élection. Le refus de Laurent Gbagbo, président sortant battu, d’accepter sa défaite a déclenché une crise post-électorale violente, faisant au moins 3 000 morts et plus de 150 femmes violées. La crise a pris fin après six mois, en avril 2011, avec l’arrestation de Gbagbo par les forces loyales à Ouattara, soutenues par la France et les Nations unies.
Après son accession à la présidence, Ouattara a progressivement consolidé son contrôle sur les institutions clés. Il a notamment fusionné les Forces Nouvelles rebelles qui l’avaient porté au pouvoir avec des éléments coopératifs de l’armée nationale pour former les nouvelles Forces Républicaines de Côte d’Ivoire, et nommé le chef rebelle Guillaume Soro aux postes de Premier ministre et de ministre de la Défense. Afin de s’assurer de la loyauté des forces de sécurité, il a parallèlement écarté de nombreux officiers professionnels issus de l’ancien régime.
En 2015, Ouattara a remplacé le président du Conseil constitutionnel, perçu comme fidèle à Gbagbo, par un collaborateur de longue date. En 2020, il a nommé un militant du RHDP ainsi que son avocat personnel comme membres de cette même institution. La Commission électorale indépendante est restée sous le contrôle effectif du gouvernement, malgré les réformes mises en œuvre à la suite d’une décision de la Cour africaine de 2016, qui avait jugé que sa composition favorisait indûment le parti au pouvoir et le président sortant.
Ce contrôle institutionnel a permis au président de remporter plusieurs victoires électorales successives. Le Rassemblement des républicains (RDR) de Ouattara avait déjà remporté 127 des 255 sièges lors des élections législatives de décembre 2011. Le RDR faisait alors partie du RHDP, une coalition politique formée en 2005 regroupant le PDCI et plusieurs petits partis. En 2015, la coalition RHDP s’est ralliée derrière Ouattara, qui a été réélu avec environ 84% des voix lors d’un scrutin relativement pacifique par rapport aux précédents, mais dépourvue de véritable concurrence. Gbagbo était alors emprisonné pour des accusations qui ont finalement été rejetées par la Cour pénale internationale, le Front populaire ivoirien, parti d’opposition, était divisé et affaibli, et le PDCI avait choisi de soutenir Ouattara. Lors des élections législatives de 2016, le RHDP a remporté 167 sièges. En 2018, la coalition s’est transformée en parti unifié, tandis que le PDCI a refusé de la rejoindre, passant ainsi dans l’opposition.
Malgré ses engagements antérieurs de se retirer, Ouattara a brigué un troisième mandat controversé en 2020, provoquant un boycott de l’opposition et des manifestations qui ont fait au moins 85 morts. Il a été réélu avec 94% des voix selon les résultats officiels. À l’issue de sa victoire pour un quatrième mandat en 2025, le RHDP contrôlait fermement l’Assemblée nationale et le Sénat, 80% des gouvernements régionaux et les deux tiers des municipalités.
Perspectives
Bien que les élections de 2025 se soient déroulées dans un climat globalement pacifique et qu’aucun élément ne laisse penser que les bulletins de vote n’aient pas été correctement comptabilisés, elles ont été entravées par l’exclusion systématique des candidats d’opposition crédibles et par de sévères restrictions des libertés civiles, empêchant toute contestation et tout débat réel. La Côte d’Ivoire conserve des formes démocratiques telles que des élections périodiques et un système multipartite, mais elle manque de véritable concurrence.
Une cinquième candidature de Ouattara en 2030 semble peu probable, étant donné qu’il aura alors 88 ans. Toutefois, sans réformes des institutions électorales et sans rétablissement des libertés civiles, toute succession éventuelle risque de se traduire par un transfert du pouvoir à un membre de son cercle restreint, perpétuant ainsi le système de concurrence contrôlée.
La faible participation électorale témoigne d’une désillusion croissante, en particulier chez les jeunes électeurs. Cela reflète une tendance plus générale en Afrique, où des populations majoritairement jeunes sont souvent gouvernées par des dirigeants appartenant à des générations très éloignées. À 84 ans, Ouattara dirige un pays dont l’âge médian n’est que de 18,3 ans. De nombreux autres exemples existent sur le continent, le cas le plus frappant étant celui du Cameroun, où une élection non compétitive organisée en octobre dernier a assuré un huitième mandat au président Paul Biya, âgé de 92 ans.
Ces dernières années, des manifestations menées par la génération Z ont eu lieu dans plusieurs pays africains, notamment au Kenya, au Nigeria et en Tanzanie, les jeunes réclamant des changements économiques et politiques bloqués par des dirigeants plus âgés. L’élection démocratique de Bassirou Diomaye Faye, 44 ans, au Sénégal en 2024, a démontré que le renouvellement générationnel par les urnes est possible, bien que ces exemples restent rares.
Pour la Côte d’Ivoire, où plus de 60% de la population a moins de 25 ans, la question de la transition générationnelle ne concerne pas seulement la succession de Ouattara, mais plus fondamentalement la capacité du système politique à répondre aux demandes des jeunes.
Les élections de 2025 ont, pour l’instant, fermé la voie à un changement pacifique. La majorité qualifiée du RHDP rend pratiquement impossible toute réforme électorale, tandis que les lourdes peines de prison infligées aux manifestants augmentent le coût de la mobilisation dans la rue. La société civile reste entravée par une législation restrictive. Dans le même temps, des puissances démocratiques comme la France demeurent largement silencieuses, considérant la Côte d’Ivoire comme un partenaire essentiel pour la stabilité régionale. Dans l’état actuel des choses, la Côte d’Ivoire ne pourra rompre ce schéma que si le départ éventuel de Ouattara ouvre la voie à une véritable compétition démocratique, plutôt qu’à une nouvelle succession orchestrée.
NOS APPELS À L’ACTION
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Le gouvernement ivoirien doit entreprendre des réformes électorales globales et rétablir les libertés d’association, d’expression et de réunion pacifique.
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La société civile ivoirienne doit continuer à plaider et à se mobiliser en faveur de réformes démocratiques tout en documentant les violations de l’espace civique et les atteintes aux droits humains.
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La communauté internationale doit condamner publiquement les violations de l’espace civique, demander la libération des figures de l’opposition et des manifestants emprisonnés, et maintenir une pression constante pour faire respecter les normes démocratiques.
Pour toute interview ou information complémentaire, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Sia Kambou/Reuters via Gallo Images.


