CIVICUS discute de l’aggravation de la crise humanitaire et sécuritaire en Haïti avec Chaduc Louis, Secrétaire général de l’Association de la Jeunesse Progressiste de Vialet (AJPV), une organisation de la société civile qui défend les droits humains et aide les personnes déplacées.

Haïti traverse une crise sans précédent depuis l’assassinat du président en 2021. Les gangs ont étendu leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et au-delà en 2024 et 2025, provoquant l’effondrement de la vie quotidienne, la paralysie des services essentiels et des déplacements massifs de population. Les groupes vulnérables sont particulièrement touchés par la violence des gangs, tandis que l’autorité de l’État s’effrite.

Comment la situation s’est-elle aggravée ?

La dégradation de la situation en Haïti trouve son origine principale dans l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, qui a laissé un vide politique et institutionnel profond. Depuis cet événement, l’État haïtien n’a jamais réussi à rétablir une autorité fonctionnelle ni un minimum de stabilité. Cette absence de gouvernance effective a permis aux groupes armés de se renforcer, de s’organiser et d’étendre progressivement leur contrôle territorial.

À partir de 2024, cette dynamique s’est accélérée de manière dramatique. Les gangs ont consolidé leur emprise sur les quartiers stratégiques, les axes routiers et les infrastructures clés, provoquant un effondrement quasi total de la sécurité publique. L’État, fortement centralisé à la capitale, Port-au-Prince, s’est retrouvé paralysé, incapable d’assurer ses fonctions de base, ce qui a entraîné une crise humanitaire sans précédent.

Quelles sont les répercussions quotidiennes du contrôle territorial exercé par les gangs ?

Le contrôle exercé par les gangs a transformé la vie quotidienne en une lutte permanente pour la survie. Les principaux axes routiers sont sous leur domination, ce qui limite drastiquement la liberté de circulation des personnes et des biens. Les habitants vivent dans la peur constante des violences, des enlèvements et des représailles.

Cette emprise territoriale a des conséquences dévastatrices sur l’accès aux services de base, qui est gravement restreint. Plus de 80 % de la capitale, qui constitue le principal centre économique du pays, est aujourd’hui paralysée. Les écoles ferment, les centres de santé cessent de fonctionner ou sont inaccessibles, et les marchés ne peuvent plus être approvisionnés normalement. Cette situation aggrave l’insécurité alimentaire, prive les enfants d’éducation et empêche les malades de recevoir des soins, plongeant des millions de personnes dans une précarité extrême.

Comment la société civile réagit-elle et quels obstacles rencontre-t-elle ?

Malgré un contexte extrêmement dangereux, la société civile haïtienne continue d’intervenir sur le terrain, souvent au péril de la vie de ses membres. Des organisations de défense des droits humains, comme l’AJPV, jouent un rôle crucial pour répondre aux besoins immédiats des populations déplacées.

Concrètement, ces organisations recensent les personnes déplacées, identifient leurs besoins prioritaires et fournissent une assistance d’urgence. Par exemple, des familles ont été accueillies dans des abris provisoires pendant plusieurs mois, ont reçu une aide alimentaire, des biens de première nécessité et un accompagnement psychosocial. Cette action de proximité est essentielle, car dans de nombreuses zones, l’État est totalement absent.

Les organisations de la société civile font face à de nombreux obstacles structurels. Le manque de ressources humaines qualifiées, l’insuffisance des financements et l’absence de capacités techniques en gestion humanitaire limitent fortement leur efficacité et leur portée. Beaucoup d’organisations fonctionnent avec des moyens dérisoires face à l’ampleur des besoins.

À cela s’ajoutent des risques sécuritaires majeurs. Les défenseur·e·s des droits humains subissent des pressions, des intimidations et parfois des menaces directes sur le terrain. Leur travail est rendu encore plus dangereux par l’absence de protection institutionnelle et par la prolifération d’acteurs armés incontrôlés. Malgré ces risques, ils continuent d’agir, souvent au péril de leur sécurité personnelle.

La communauté internationale répond-elle de manière adéquate, et que faut-il faire maintenant ?

La réponse internationale a permis d’apporter une aide humanitaire partielle, mais elle reste largement insuffisante et mal ciblée. Environ 60 % des personnes déplacées ne bénéficient toujours pas de cette assistance, en raison de problèmes de coordination, d’accès et de stratégie. Les lacunes sont particulièrement visibles dans les zones les plus affectées par la violence, où l’aide peine à parvenir.

À court terme, les priorités doivent être l’octroi d’aides financières directes, ainsi que la mise en place d’abris provisoires sûrs. À moyen et long terme, il est impératif de relocaliser durablement les personnes déplacées, de renforcer les capacités de la société civile haïtienne et de garantir que toute réponse humanitaire intègre une approche fondée sur les droits humains. Sans cela, la crise continuera de s’aggraver.