Pouvoir, genre et secret : la lutte pour réformer le leadership de l’ONU
Les Nations unies (ONU) n’ont jamais eu de femme secrétaire générale en 80 ans d’histoire, alors même qu’elles se sont engagées à défendre l’égalité des genres. À l’approche de la sélection du ou de la 10e secrétaire général·e en 2026, la société civile fait campagne pour l’élection d’une femme leader féministe et pour une réforme profonde d’un processus archaïque, dominé par le droit de veto du Conseil de sécurité, des procédures opaques et des accords secrets. Elle réclame la transparence, une participation significative de la société civile et la fin d’un système de sélection qui, jusqu’ici, a exclu les femmes des plus hautes responsabilités de l’ONU.
Bien qu’elle soit fondée sur les principes de protection de la dignité humaine et de promotion de l’égalité des genres, l’ONU n’a jamais nommé de femme à son poste le plus élevé. Chaque année, alors que les représentants des États se réunissent à New York pour l’Assemblée générale afin de discuter de la réduction des inégalités de genre et de l’autonomisation des femmes, ils perpétuent dans les faits l’exclusion que l’ONU affirme vouloir combattre, lorsqu’il s’agit du processus de sélection au poste de secrétaire général.
Cette réalité reflète une tendance mondiale : les femmes sont systématiquement écartées des postes décisionnels. À l’échelle mondiale, elles représentent à peine 27 % des parlementaires, et seuls 19 pays ont une femme cheffe d’État, tandis que 22 sont dirigés par une femme cheffe de gouvernement.
La situation est légèrement meilleure dans les organisations internationales. Selon le suivi effectué par GQUAL, une campagne de la société civile qui promeut l’égalité des genres dans ces organismes, les femmes occupent moins de 44 % des postes, mais leur présence reste nettement plus faible dans les tribunaux internationaux et régionaux. Dans plusieurs institutions, notamment celles où les États nomment et votent pour les postes de direction, la participation des femmes a progressé à un rythme extrêmement lent malgré des décennies de plaidoyer.
Lors de la dernière Assemblée générale, le secrétaire général en exercice des Nations unies, António Guterres, a qualifié l’absence de parité d’ « inacceptable ». Il a raison – mais c’est d’actions concrètes, non de déclarations, que dépend la chute du plafond de verre.
La société civile se mobilise
Refusant d’accepter une nouvelle décennie d’excuses, la société civile se mobilise à travers la campagne 1 pour 8 milliards. Celle-ci s’appuie sur le succès de sa prédécesseure, la campagne 1 pour 7 milliards, qui avait permis d’obtenir en 2016 des réformes cruciales en matière de transparence dans un processus de sélection jusque-là marqué par des accords secrets. Ces avancées ont ouvert la voie à des auditions publiques et à un examen plus approfondi des candidats par le public.
Aujourd’hui, la société civile vise la sélection de la première femme au poste de secrétaire générale des Nations unies. Les organisations de la société civile font pression sur les États pour qu’ils nomment des candidates féministes et demandent un processus totalement transparent, comprenant des mises à jour publiques, la divulgation du financement des campagnes et des engagements explicites de la part des candidat·es à respecter les principes de la Charte des Nations unies et à s’abstenir de tout marchandage politique.
La campagne a suivi les positions des États sur cette question et a mis en place un système de classement qu’elle utilise pour faire pression sur les gouvernements et exiger une cohérence entre leurs déclarations et leurs actions. Elle classe les positions des États comme « très favorables » lorsqu’ils présentent des mesures concrètes visant à garantir la nomination d’une femme au poste de secrétaire générale, « fortement favorables » lorsqu’ils défendent l’égalité des genres sans proposer de mesures spécifiques, « indirectement favorables » lorsqu’ils reconnaissent l’importance de l’égalité mais sans préconiser explicitement une candidate femme, et « opposés » lorsqu’ils ne soutiennent que des candidats masculins et refusent de reconnaître l’égalité des genres comme une priorité.
GQUAL, qui milite depuis plus de dix ans en faveur de la parité dans la justice internationale, a récemment rejoint le comité directeur de 1 pour 8 milliards, aux côtés d’autres organisations, dont CIVICUS. Ces campagnes incarnent un consensus mondial croissant selon lequel il est grand temps que les femmes soient pleinement reconnues comme décideuses et leaders au sein des organisations internationales.
GQUAL is proud to join @1for8Billion's Steering Committee to help ensure that, for the first time ever, a woman leads the UN as Secretary-General.
— GQUAL (@GqualCampaign) July 11, 2025
It's time the UN reflects the world it serves. #1for8Billion #MadameSecretaryGeneral
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Un processus de sélection archaïque
Le processus de sélection au poste de secrétaire général a très peu évolué au fil des ans. Il reste une procédure archaïque façonnée par des décennies de politique de puissance, et favorisant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité – la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, et la Russie – qui disposent d’un droit de veto sur tout candidat·e. Cette concentration du pouvoir signifie que la personne en lice pour le poste de secrétaire général, censée servir les populations des 193 États membres de l’ONU, peut être bloquée par un seul dirigeant agissant selon ses intérêts politiques particuliers. Comme les membres permanents du Conseil de sécurité sont rarement d’accord entre eux, le résultat peut être un ou une candidat·e de compromis, peu susceptible de s’opposer à l’un des cinq membres.
Si la campagne menée par la société civile a permis d’instaurer des auditions publiques pour les candidat·es en 2016, les délibérations du Conseil de sécurité restent opaques. Les décisions se prennent via des sondages secrets, au moyen de bulletins de vote colorés qui indiquent les vetos potentiels. Ainsi, des candidat·es autrement qualifiés peuvent être éliminés à huis clos pour des raisons qui ne sont jamais rendues publiques, ce qui sape la légitimité du processus.
Le principe informel de rotation régionale complique encore la situation. Le poste de secrétaire général est traditionnellement attribué à tour de rôle aux cinq blocs régionaux de l’ONU : Afrique, Amérique latine et Caraïbes, Asie, Europe de l’Est, Europe occidentale et autres. Cependant, cette rotation a été appliquée de manière irrégulière et souvent manipulée à des fins politiques. L’Europe de l’Est est la seule région à n’avoir jamais vu un candidat retenu, tandis qu’aucun secrétaire général latino-américain n’a été nommé depuis 1991.
Destiné à garantir une représentation équitable, le principe de rotation est parfois instrumentalisé par les grandes puissances. Sa nature informelle et non contraignante permet aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’invoquer sélectivement : ils le mobilisent pour défendre l’équité régionale lorsqu’ils soutiennent un candidat favori, ou le rejettent comme purement consultatif lorsqu’ils bloquent un candidat provenant d’une région dont le tour serait supposé être arrivé. Cette incohérence stratégique réduit le nombre de candidat·es viables tout en conservant l’apparence d’un engagement envers la diversité géographique.
La sélection à venir
Une récente résolution des Nations unies a fixé un calendrier pour la prochaine sélection : la campagne devrait débuter d’ici décembre 2025, avec un délai de 12 à 15 pour mener à bien la sélection. Le ou la nouveau·elle secrétaire général·e prendra ses fonctions le 1er janvier 2027.
La résolution souligne avec regret qu’aucune femme n’a jamais occupé ce poste et encourage vivement les États à proposer des candidates. Son libellé va plus loin que le Sommet de l’avenir de l’année précédente, qui invitait simplement les États membres à « envisager de proposer » des femmes. Toutefois, elle ne va pas jusqu’à l’engagement sans équivoque de nommer une femme à ce poste, comme le réclame la société civile.
Les exigences en matière de transparence ont été renforcées : pour la première fois, les candidat·es doivent divulguer leurs sources de financement lors de leur nomination. Cependant, la résolution n’inclut pas encore de directives sur la participation de la société civile au processus. Cette participation pourrait prendre la forme de réunions entre la société civile et les candidat·es, ce que la campagne 1 pour 8 milliards réclame depuis longtemps.
Égalité des genres et espace civique
L’année dernière, le Comité CEDAW, chargé de superviser la mise en œuvre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), a publié la recommandation générale n°40 après consultation des États et de la société civile. Cette recommandation stipule clairement que les femmes doivent être représentées de manière égale dans tous les espaces décisionnels – publics, privés, politiques, économiques et numériques – et que la parité entre les genres doit être le point de départ, et non une simple aspiration à long terme.
Pourtant, la participation des femmes entraîne des risques. Dans la plupart des pays du monde, les femmes sont ciblées par la répression des libertés civiles, exposées à la violence, à la détention et au harcèlement contre les militantes. Les politiciens et les groupes populistes et nationalistes de droite, qui s’attaquent à l’égalité des genres et au droit à l’avortement, sont en plein essor dans de nombreux pays, alimentant la haine et la violence contre les femmes qui osent prendre position. Certaines femmes leaders ont même été contraintes de démissionner par crainte pour leur vie et celle de leur famille.
L’absence de reconnaissance des femmes leaders féministes contribue au retard dans l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD). Parmi les 17 ODD qui devraient être atteints d’ici 2030 et sont loin d’être réalisés, l’égalité des genres est celui qui a le moins progressé. Dans ce contexte de restriction croissante des espaces civiques, la nomination d’une femme secrétaire générale enverrait un signal fort : elle montrerait que l’ONU prend l’égalité des genres au sérieux et pourrait servir d’exemple pour accélérer les progrès mondiaux.
La voie à suivre
Une secrétaire générale féministe devrait être une personne politiquement engagée dans la lutte contre la discrimination fondée sur le genre et consciente des liens entre le genre et d’autres formes d’exclusion, telles que le handicap, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle et la classe sociale. Elle mettrait l’accent sur les expériences vécues par les femmes et les personnes de genre divers, systématiquement exclues des processus décisionnels mondiaux. Elle remettrait en question les structures de pouvoir plutôt que de simplement les contourner, et reconnaîtrait que l’égalité des genres est au cœur de tous les grands défis auxquels l’humanité est confrontée.
Pour atteindre ces objectifs, l’ONU doit garantir que le processus de sélection soit véritablement inclusif, rigoureux, transparent et féministe. Cela signifie que les États ne devraient nommer que des candidates, partager les informations de manière ouverte et dans des formats accessibles, permettre une contribution significative de la société civile, fonder la sélection sur les antécédents avérés des candidat·es en matière de défense de l’égalité des genres et d’engagement en faveur des droits humains, du multilatéralisme, de la paix et du développement durable, et nommer le ou la candidat·e le ou la plus apte à assurer un leadership mondial sans risque d’influence indue ou de favoritisme.
La réforme du processus de sélection implique également de s’opposer à l’emprise du Conseil de sécurité sur le pouvoir. La société civile demande à l’Assemblée générale, qui représente les 193 États membres, d’affirmer davantage son autorité sur la nomination. Elle exige la fin des sondages secrets, la transparence sur l’utilisation du droit de veto par les membres permanents et la mise en place de mécanismes significatifs pour la participation de la société civile tout au long du processus. Sans ces réformes structurelles, même une femme secrétaire générale pourrait être limitée par l’influence d’un petit groupe d’États puissants.
L’ONU a l’opportunité de surmonter activement les préjugés systémiques à l’égard des femmes et de porter un coup aux structures patriarcales. Plus encore, à l’heure où l’ONU et les principes du multilatéralisme sont menacés par la montée en puissance d’approches ouvertement transactionnelles de la coopération internationale – comme le prône l’administration Trump – elle peut démontrer que le multilatéralisme peut être réformé, que la gouvernance mondiale peut être rendue plus démocratique et que la voix de tous les peuples – et pas seulement celle des représentants des États les plus puissants – peut remodeler la coopération internationale. Cela permettrait à l’ONU de mieux se préparer à relever les énormes défis mondiaux actuels.
La sélection du ou de la prochain·e secrétaire général·e de l’ONU doit briser le plafond de verre. Cela montrerait que l’ONU est capable d’évoluer pour répondre aux exigences croissantes d’un monde en mutation, sans être limitée par 80 ans de présupposés sur qui doit détenir le pouvoir et sur la manière dont celui-ci doit être exercé.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les États doivent s’engager à nommer des candidates féministes au poste de secrétaire générale de l’ONU.
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Le Conseil de sécurité doit mettre fin aux sondages secrets, divulguer la manière dont les membres permanents utilisent leur droit de veto et permettre à l’Assemblée générale d’affirmer davantage son autorité dans le processus de sélection.
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Les États doivent mettre en place des mécanismes obligatoires garantissant une participation significative de la société civile à chaque étape du processus de sélection, y compris par des réunions publiques entre candidates et société civile.
Pour des entretiens ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par CIVICUS


