« La perte de confiance dans les systèmes démocratiques est devenue un facteur de risque majeur »
CIVICUS discute de la tentative de coup d’État au Bénin avec Aisha Dabo, coordinatrice des programmes d’AfricTivistes, un réseau panafricain engagé pour la démocratie, les droits humains et la participation citoyenne à l’ère numérique.
Le 7 décembre, une brève tentative de coup militaire a secoué le Bénin, rapidement maîtrisée par les forces loyalistes au gouvernement. Cet événement reflète les tensions profondes qui règnent dans un pays marqué depuis 2016 par une régression démocratique, avec des manipulations électorales, l’emprisonnement d’opposants et la restriction croissante de l’espace civique.
Que s’est-il passé le 7 décembre et qu’est-ce que cela révèle ?
Le Bénin a été secoué par une tentative de déstabilisation institutionnelle impliquant un groupe restreint de militaires. Ces derniers ont brièvement pris le contrôle de la télévision nationale et diffusé des messages annonçant la suspension de la Constitution et le renversement du Président Patrice Talon. Ils se sont présentés comme un « Comité militaire pour la refondation », invoquant notamment des griefs liés à l’insécurité dans le nord du pays, aux conditions des forces armées et à la gouvernance politique.
Cet épisode a été de courte durée. Les forces loyalistes ont rapidement repris le contrôle des sites stratégiques, avec le soutien de partenaires régionaux, notamment la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), une organisation regroupant 15 États qui joue un rôle clé dans la stabilité politique de la région. Les autorités ont annoncé l’arrestation d’au moins une dizaine de personnes impliquées. À ce stade, rien n’indique une mobilisation large ou structurée au sein de l’armée, ce qui distingue cet événement d’un coup d’État réussi.
Néanmoins, même si cette tentative n’a pas abouti, elle révèle un malaise politique et institutionnel accumulé, dans un contexte où les canaux démocratiques de contestation ont été progressivement affaiblis au cours des dernières années.
Comment cet événement s’inscrit-il dans la dynamique nationale et régionale ?
Cette situation survient dans un contexte d’instabilité politique persistante dans la région, avec une succession de coups d’État ou de transitions militaires en Afrique de l’Ouest et au Sahel depuis 2020. Bien que le Bénin ne soit pas tombé sous le joug d’un régime militaire, il n’est pas isolé de cette dynamique, où la perte de confiance dans les systèmes démocratiques est devenue un facteur de risque majeur.
Sur le plan national, les réformes électorales de 2018-2019 ont profondément restructuré le paysage politique, réduisant le pluralisme et limitant l’accès de l’opposition aux institutions. Plusieurs scrutins ont été marqués par une participation faible et l’absence de concurrence réelle, ce qui a alimenté un sentiment d’exclusion politique.
L’événement du 7 décembre peut ainsi être interprété non pas comme une rupture soudaine, mais comme un symptôme d’une gouvernance de plus en plus centralisée, où les mécanismes démocratiques ne jouent plus pleinement leur rôle de régulation des tensions. Cette érosion de l’espace civique et politique crée un terrain propice à des formes de contestation extra-institutionnelles, y compris au sein des forces armées.
Quels sont les défis auxquels la société civile est confrontée ?
Depuis plusieurs années, la société civile béninoise évolue dans un environnement de plus en plus contraignant. De nombreux rapports nationaux et internationaux soulignent un durcissement du cadre juridique et administratif régissant les organisations de la société civile (OSC), ainsi qu’une surveillance accrue des activités de mobilisation citoyenne. Les médias indépendants et les voix critiques font également face à des pressions renforcées.
Les défenseur·e·s des droits humains continuent néanmoins leur travail, mais doivent faire preuve d’une vigilance permanente quant à leur sécurité, leur liberté d’expression et leur capacité d’action. Malgré ces contraintes, les OSC poursuivent des actions essentielles dans des domaines tels que l’éducation civique et électorale, la promotion des droits humains, la lutte contre la désinformation, le plaidoyer numérique et le renforcement des capacités des jeunes, des femmes et des professionnel·le·s des médias. Pour maintenir leur engagement, elles s’appuient davantage sur les outils numériques, le travail en réseau, y compris à l’échelle régionale, et les formations en sécurité digitale. Ces ajustements permettent de préserver une dynamique citoyenne, même dans un contexte institutionnel plus restrictif.
Quelles mesures sont nécessaires pour répondre à la crise ?
Les réponses aux tensions actuelles doivent dépasser une approche strictement sécuritaire et s’inscrire dans une stratégie globale intégrant des dimensions politiques, institutionnelles et sociales. Le respect de l’ordre constitutionnel et des procédures judiciaires demeure fondamental, tout comme la garantie effective des libertés publiques, en particulier la liberté d’expression, d’association et de la presse.
Il est également essentiel de rouvrir des espaces de dialogue politique inclusifs, permettant aux différentes composantes de la société de participer aux débats sur l’avenir du pays. La société civile joue un rôle clé dans ce processus, notamment en matière de prévention des crises, de médiation sociale et de sensibilisation citoyenne.
Les organisations régionales, telles que la CEDEAO et l’Union africaine, disposent par ailleurs de mécanismes d’accompagnement démocratique qui peuvent contribuer à la stabilisation institutionnelle, à condition que ces interventions respectent les dynamiques internes et soutiennent le renforcement des institutions démocratiques. À long terme, la stabilité du Bénin dépendra de la restauration de la confiance entre les citoyens et les institutions.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.