BURKINA FASO: « La dissolution des partis complique le retour à l’ordre constitutionnel »
CIVICUS s’entretient au sujet de la dissolution des partis politiques au Burkina Faso avec un membre de la société civile burkinabè, resté anonyme pour des raisons de sécurité.
Le 29 janvier, la junte militaire dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis un coup d’état en septembre 2022, a annoncé la dissolution de tous les partis politiques. Le parlement de transition a officiellement adopté cette mesure le 9 février. Le régime justifie cette décision en invoquant la nécessité de mettre fin aux divisions causées par la « prolifération » des partis politiques. La communauté internationale a condamné cette mesure, la qualifiant d’atteinte au pluralisme et aux obligations de l’État en matière de droits humains. Au Burkina Faso, nombreux sont ceux qui affirment que la priorité absolue est le rétablissement de la paix.
Qu’est-ce qui explique cette décision et quelles en seront les conséquences ?
Selon les autorités, cette mesure vise à restaurer la sécurité nationale, à intensifier la lutte contre le terrorisme et la corruption politique, et à refonder des institutions jugées incapables de répondre à la crise sécuritaire persistante.
La dissolution des partis réduit les cadres formels de participation politique et affaiblit le pluralisme, tout en risquant d’accentuer la méfiance entre le pouvoir, les acteurs politiques et la communauté internationale. L’absence de partis pourrait également compliquer le retour à l’ordre constitutionnel et pose des questions sur la légitimité et l’organisation des futures élections.
La mesure pourrait néanmoins contribuer à limiter la corruption politique et le clientélisme liés au fonctionnement partisan. Mais cet effet dépendra de la capacité des autorités à organiser une transition crédible vers des institutions démocratiques stables.
Comment la société civile burkinabè a-t-elle réagi ?
Dans un contexte de persistance des attaques armées, de nombreux acteurs de la société civile privilégient la cohésion nationale. Associations citoyennes, organisations communautaires et leaders d’opinion estiment largement que la priorité reste la lutte contre le terrorisme et le rétablissement de la paix sur l’ensemble du territoire.
Cela explique en partie les réactions mesurées après l’annonce. Certains responsables politiques ont même exprimé leur soutien à la décision, estimant qu’elle permettrait une mobilisation nationale plus efficace face à l’insécurité. Un responsable du Congrès pour la démocratie et le progrès s’est ainsi publiquement prononcé en ce sens.
Cependant, plusieurs organisations restent attentives à la préservation des acquis démocratiques et à l’avenir de l’espace civique, conscientes que la stabilité sécuritaire devra un jour s’accompagner d’un retour au pluralisme politique.
Quelles marges de manœuvre reste-t-il pour l’opposition ?
Dans le contexte actuel, les marges de l’opposition demeurent limitées : la dissolution des partis réduit les possibilités d’organisation formelle et impose une posture prudente aux acteurs politiques.
Beaucoup de responsables de l’opposition partagent le constat que la stabilisation sécuritaire constitue une condition préalable au débat démocratique. Ils soutiennent l’effort national contre le terrorisme tout en appelant à une réouverture progressive de l’espace politique.
Certains rappellent cependant que le pluralisme politique est indissociable de l’existence même de l’État. Pour eux, une amélioration durable de la situation sécuritaire permettrait un retour progressif à une compétition politique ouverte.
Que peut faire la communauté internationale pour soutenir un retour à la démocratie ?
Les leviers extérieurs sont limités. Les autorités invoquent la souveraineté nationale et l’urgence sécuritaire pour résister aux pressions diplomatiques classiques. Les sanctions ciblées, la conditionnalité de l’aide et les initiatives de médiation politique restent difficiles à mettre en œuvre efficacement, notamment parce que le soutien d’une partie des acteurs nationaux à la priorité sécuritaire renforce la légitimité du gouvernement sur la scène intérieure.
Dans ces conditions, la communauté internationale privilégie l’assistance humanitaire, l’appui technique et la coopération sécuritaire plutôt que des mesures coercitives susceptibles d’être perçues comme contre-productives.
Quels scénarios peut-on envisager pour les prochains mois ?
À court terme, le maintien du statu quo semble le scénario le plus probable : dissolution maintenue, efforts concentrés sur la lutte contre le terrorisme et la reconquête du territoire, appels à l’unité nationale.
Si la situation sécuritaire s’améliore de manière significative, une levée progressive des mesures exceptionnelles devient envisageable. Cela pourrait déboucher sur la réhabilitation des partis politiques et l’organisation d’élections, marquant la reprise du processus démocratique.