FRANCE : « Le gouvernement devrait apprendre à respecter son peuple, à l’écouter et à le consulter »
CIVICUS discute du mouvement lycéen et étudiant en France avec Aminata et Mariam Touré, deux sœurs engagées dans les manifestations. Aminata est membre du Front de la Jeunesse Populaire, un collectif de jeunes des quartiers populaires.
Des semaines de manifestations menées par des lycéens ont secoué la France, déclenchées par le manque de moyens des services publics et de perspectives d’avenir. Cette vague s’inscrit dans une série plus large de manifestations récentes à l’échelle mondiale, souvent menées par des membres de la Génération Z, motivées par des préoccupations économiques quotidiennes et un rejet de la classe politique. Le 17 octobre, environ 550.000 personnes ont manifesté, selon les chiffres officiels, mais la journée a dégénéré en violences sans précédent depuis des années. Des associations de défense des droits humains ont également fait état de nombreuses violences policières, y compris à l’encontre d’enfants.
Pourquoi avez-vous décidé de vous mobiliser ?
Dans nos lycées, on a des trous dans les murs, des chaises manquantes, des toilettes sans portes, des classes surchargées et des professeurs absents. Les élèves de terminale subissent en plus une pression constante liée à Parcoursup, la plateforme nationale d’admission dans l’enseignement supérieur.
Lors de la dernière canicule, à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris, des élèves se sont évanouis pendant les épreuves du baccalauréat, parce qu’il n’y avait pas de climatisation et qu’il faisait trop chaud dans les salles. Des élèves malades étaient obligés de venir en cours, car c’étaient les seuls jours où des professeurs étaient présents. Faute d’infirmières scolaires, ils ignoraient qu’ils étaient contagieux et se sont transmis des virus.
Ces situations catastrophiques ne touchent que les départements pauvres, les territoires d’outre-mer, plus pauvres encore, et les zones rurales. On n’en entend jamais parler dans le centre de Paris, où le gouvernement concentre tout son budget. Un rapport parlementaire a montré que l’État dépense moins par élève en Seine-Saint-Denis qu’ailleurs. Le résultat, c’est que chaque enfant y perd en moyenne l’équivalent d’une année entière de scolarité sur l’ensemble de son parcours. Pour la seule rentrée 2024, l’intersyndicale de Seine-Saint-Denis estimait qu’il manquait 5.000 enseignants, 2.200 accompagnants d’élèves en situation de handicap et 175 conseillers principaux d’éducation. Voilà l’école à deux vitesses.
Nous faisons remonter ces problèmes à nos chefs d’établissement, mais le gouvernement ne fait rien, à part produire des lois inutiles. Bloquer l’accès à nos lycées était la seule manière de nous faire entendre. Grâce à ça, on est désormais au centre de l’attention nationale, voire mondiale.
Comment le mouvement s’est-il étendu ?
Les blocages ont commencé dès le 31 août dans les territoires d’outre-mer. Avec la censure médiatique, nous l’apprenons toujours trop tard. Le mouvement s’est ensuite étendu à Créteil, en banlieue parisienne, puis à d’autres territoires populaires d’Île-de-France, notamment la Seine-Saint-Denis, l’Essonne, le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine.
Chacun a d’abord bloqué son propre lycée. Puis la solidarité entre lycéens et le soutien des syndicats nous ont réunis dans la rue autour d’une même cause. Les syndicats lycéens et étudiants, et même la Confédération générale du travail, l’une des principales confédérations syndicales du pays, ont aidé à organiser les mobilisations et à porter nos revendications. D’autres mouvements nous ont rejoints, comme les Gilets jaunes, le mouvement de contestation sociale né en 2018. Cette solidarité a été décisive pour chacun d’entre nous.
Face au mépris de l’État, le mouvement est devenu national. Même les jeunes privilégiés ont pris conscience de leurs privilèges en matière d’éducation et de la nécessité d’alerter sur cette situation inhumaine. Les médias l’ont montré : l’attention portée aux blocages a décuplé quand des établissements d’élite comme l’université d’Assas, l’Institut catholique de Paris ou les lycées parisiens Louis-le-Grand et Montaigne ont été bloqués à leur tour.
Quelles sont vos préoccupations concernant le budget national ?
Nous demandons davantage de moyens pour l’éducation. Le gouvernement investit massivement dans la défense : le budget des armées est passé de 32,2 milliards d’euros (environ 34,8 milliards de dollars US) en 2017 à près de 54 milliards (environ 58,3 milliards de dollars US) en 2026, et devrait atteindre 64 milliards (environ 69,1 milliards de dollars US) en 2027. Il aura quasiment doublé en dix ans. Mais pour l’éducation, il se contente d’une rallonge de 200 millions d’euros (environ 216 millions de dollars US) en 2026, tout en supprimant des milliers de postes. Ce n’est pas un investissement, c’est un affichage.
En même temps, le gouvernement accroît la pression sur le peuple et allège celle qui pèse sur les grands patrons. La vie devient de plus en plus difficile. Tous les mouvements s’accordent sur un point : il faut investir dans l’éducation. Mais le gouvernement continue d’armer massivement la police et de priver l’éducation du matériel nécessaire à son fonctionnement.
Comment réagissez-vous aux pillages et aux violences du 17 octobre ?
Nous sommes contre toute violence, qu’elle vienne des forces de l’ordre ou des manifestants. Les pillages sont regrettables, mais il est plus regrettable encore qu’on accorde plus d’importance à des magasins assurés qu’à des citoyens qui perdent l’usage d’un sens ou un membre entier. En tant que citoyenne, quand je vois qu’un jeune ayant pillé un magasin écope d’une peine plus lourde qu’un homme condamné d’avoir violé sa fille, ma colère redouble.
La réponse de l’État est si violente qu’elle pousse malheureusement certains à piller davantage, car c’est le seul moment où l’on vous regarde et où l’on vous écoute. Mais ces débordements se retournent contre nous : les médias s’en servent pour étouffer nos revendications, ce qui détourne l’attention de nos luttes et fragilise la mobilisation.
Le mouvement est tiraillé entre ceux qui semblent vouloir la révolution et ceux qui veulent la paix, mais l’un ne va pas sans l’autre. Nos livres d’histoire nous apprennent que toutes les grandes avancées de la France sont nées de révoltes, de destructions et d’émeutes. Nous n’allons pas chercher ces outils dans un réseau obscur ou auprès de dirigeants belliqueux : nous les trouvons dans nos manuels. Pour autant, comme la majorité des manifestants, nous continuerons à nous mobiliser pacifiquement jusqu’à être entendus par le gouvernement.
Comment jugez-vous la réponse des forces de l’ordre ?
C’est une honte. Nous avons l’impression d’être dans une guerre : les policiers frappent, poussent, insultent et menacent. Un slogan est revenu sur plusieurs pancartes, en référence aux unités antiémeutes de la police : « On envoie des SOS, on reçoit des CRS ». Voilà où nous en sommes. Jamais la confiance envers les autorités n’a été aussi faible que depuis le début des mobilisations.
Ce ne sont pas des bavures isolées, c’est une doctrine. Depuis les Gilets jaunes, le maintien de l’ordre à la française est documenté comme l’un des plus brutaux d’Europe. Des collectifs ont recensé une vingtaine de manifestants éborgnés et plusieurs mains arrachées, et à Marseille, une habitante, Zineb Redouane, est morte après un tir de grenade lacrymogène.
Cette violence ne frappe pas seulement à coups de matraque. Le 17 octobre, j’avais mes règles, et j’ai été massivement gazée sans raison, alors qu’avec mes amies nous aidions des personnes sans protection, dont beaucoup de touristes, avec du sérum physiologique et du lait. Le lendemain, j’ai ressenti au ventre une douleur atroce. J’ai alors découvert que de nombreuses femmes exposées aux gaz lacrymogènes signalent des troubles du cycle menstruel.
Nous vivons dans un État autoritaire, où la violence domine et où le contrat social est rompu. La violence la plus forte est celle de l’institution, parce qu’elle est censée être légitime et nous protéger. Or elle nous mutile sans une once d’empathie.
Comment jugez-vous la réaction du président ?
Le discours du président Emmanuel Macron après les manifestations était honteux, abject et profondément irrespectueux. Quand il nous somme de choisir notre camp, puis désigne la gauche comme responsable, il montre qu’il ne nous écoute pas. Nous demander de choisir notre camp, c’est ignorer que son camp, nous n’en voulons pas. Désigner de prétendus coupables, c’est montrer qu’il ne mesure pas ce qu’il a causé et cause encore.
En 2017, Macron a été élu en se réclamant de la voix du peuple. Deux ans plus tard, il adoptait une série de mesures qui fragilisaient les petits travailleurs. On le voit jusque dans le logement : on rogne sur le logement des pauvres et on enrichit les multinationales. C’est un choix politique.
Le gouvernement devrait apprendre à respecter son peuple, à l’écouter et à le consulter. Nous attendons de lui qu’il agisse pour améliorer les conditions dans les lycées et que notre avis compte, parce que c’est notre avenir qui est en jeu.
Quel impact espérez-vous avoir sur la présidentielle de 2027 ?
Nous espérons que les candidats parleront davantage des problèmes des jeunes et proposeront des solutions concrètes. Nous voulons montrer que les lycéens aussi peuvent se faire entendre et qu’on ne doit pas les ignorer sous prétexte qu’ils sont jeunes. J’espère que tous les Français seront pris en compte dans les débats, et qu’on arrêtera de parler d’islam et de migrants pour parler davantage de précarité, de dignité et de sécurité. Je ne pourrai pas voter, car j’aurai encore 17 ans. Ce sera aussi le moment de voir si ceux qui votent comprennent que leur voix compte, pour eux comme pour nous.
En 2024, le président a dissous l’Assemblée nationale après la victoire du Rassemblement national, parti d’extrême droite, aux élections européennes. Puis, alors que la gauche était arrivée en tête des législatives anticipées, il a nommé un gouvernement de droite.
Au lendemain de la dissolution, on a créé le Front de la Jeunesse Populaire, un collectif issu des quartiers populaires, pour y remettre le vote au cœur des préoccupations, car l’abstention y est massive. Notre tribune a été signée par plus de 6.000 jeunes des quartiers et des campagnes populaires. Mais force est de constater que nous devons lutter à la fois contre l’extrême droite, qui n’est pas encore au pouvoir, et contre le gouvernement.
Ce que le monde voit comme une révolte spontanée de la Génération Z n’a rien de spontané. Ce sont exactement les revendications que nous portions dans les quartiers populaires il y a deux ans. Ce soulèvement est le résultat prévisible d’un abandon lent et bipartisan de la jeunesse populaire et racisée. Cet abandon n’est pas l’œuvre de l’extrême droite que tout le monde redoute, mais du centre qui prétend lui faire barrage. La preuve en est sa réponse : un pouvoir qui répond à des enfants par des grenades et appelle cela « violence urbaine » a déjà adopté le réflexe autoritaire contre lequel il prétend protéger la France.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activistes, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.
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