Le plus vieux président du monde, au pouvoir depuis 43 ans, s’est assuré un nouveau mandat de sept ans lors des élections d’octobre au Cameroun. Le processus électoral a été conçu pour maintenir Paul Biya, 92 ans, au pouvoir : les instances clés ont été remplies de ses partisans, le principal candidat de l’opposition a été interdit de se présenter, et une campagne de répression contre la société civile et les médias indépendants a précédé le scrutin. Les manifestations post-électorales dénonçant des irrégularités électorales ont été confrontées à une violence meurtrière de la part des forces de sécurité. Alors que le pays fait face à des conflits, à la corruption et au chômage massif des jeunes, d’autres manifestations semblent inévitables, tant le fossé entre une population majoritairement jeune et un dirigeant éloigné de plusieurs générations devient de plus en plus intenable.

Lorsque les forces de sécurité de la ville de Douala ont ouvert le feu sur des manifestants contestant les résultats de l’élection présidentielle au Cameroun, tuant au moins quatre personnes, elles ont offert un aperçu de ce qui risque de venir : davantage de répression, qui caractérise de plus en plus les 43 années de pouvoir de Paul Biya. À 92 ans, le plus vieux et le plus ancien chef d’État en exercice au monde vient tout juste de remporter son huitième mandat présidentiel, anéantissant tout espoir de transition démocratique.

Les résultats officiels, annoncés le 27 octobre, ont attribué à Biya 53,7 % des voix lors de l’élection du 12 octobre, contre 35,2% pour son principal adversaire, Issa Tchiroma Bakary. Le Conseil constitutionnel, qui a validé ces résultats, est composé exclusivement de membres nommés par le parti au pouvoir.

La plupart des Camerounais n’ont jamais connu d’autre président que Biya, dont le nouveau mandat de sept ans pourrait le maintenir au pouvoir jusqu’à l’âge de 99 ans. Pourtant, cet homme très âgé dirige un pays jeune : plus de 60 % des 30 millions d’habitants du Cameroun ont moins de 25 ans. Pour cette majorité jeune, le maintien au pouvoir de Biya n’offre guère de perspectives d’amélioration économique. Il y a peu d’espoir que le gouvernement respecte davantage les libertés civiques.

Une élection conçue pour la victoire

Alors que la participation aux élections précédentes avait diminué, les électeurs ne voyant pas l’intérêt de voter, elle a cette fois-ci augmenté, signe que certains croyaient qu’un changement pouvait enfin survenir. Ces dernières années, on a assisté à une forte augmentation des inscriptions sur les listes électorales parmi les jeunes :  2,7 millions de personnes âgées de 20 à 35 ans figurent désormais sur un registre d’environ 8 millions d’électeurs.

Le problème pour les électeurs espérant un changement est que l’élection a été conçue pour donner tous les avantages à Biya. Les autorités ont veillé à ce que Biya ne soit pas confronté à la personne qui aurait pu représenter la plus grande menace pour lui. Elections Cameroon, l’organisme électoral composé d’anciens membres du parti au pouvoir et supervisé par un allié de Biya, a exclu le principal candidat de l’opposition, Maurice Kamto, au motif que l’un des partis qui l’avait désigné n’était pas éligible. Kamto était arrivé en deuxième position lors de la dernière élection en 2018, organisée dans des conditions similaires, et avait alors dénoncé des pratiques frauduleuses qui l’avaient privé de la victoire. Son exclusion a déclenché des manifestations, auxquelles les forces de sécurité ont répondu par des arrestations et des tirs de gaz lacrymogène.

Même si l’élection avait pu se dérouler sans entrave, des obstacles structurels rendaient le changement improbable. Biya a longtemps profité d’une opposition divisée et désorganisée, et certains soupçonnent le parti au pouvoir de parrainer de faux partis afin de semer la confusion. Les tentatives de l’opposition pour s’unir derrière un candidat unique ont échoué, laissant Biya face à 11 adversaires. Bakary, qui, partout ailleurs, serait considéré comme un vétéran politique à 76 ans, n’incarnait pas une véritable rupture : ministre de longue date, il n’a quitté le gouvernement qu’en juin pour se présenter contre Biya.

Avec toutes les cartes en main, Biya n’avait pas besoin de prendre la campagne au sérieux. Alors que les candidats de l’opposition parcouraient le pays pour mobiliser leurs partisans, lui a passé 10 jours en Europe pour des affaires privées, n’apparaissant qu’à un seul événement public et s’appuyant par ailleurs sur une vidéo de campagne générée par l’IA. Ce comportement n’a rien de nouveau pour Biya, connu pour passer de longs séjours en Suisse. On soupçonne que ces absences sont dues à des raisons de santé, un sujet dangereux à évoquer au Cameroun : en octobre 2024, le gouvernement a réagi aux rumeurs qui annonçaient la mort de Biya en interdisant toute discussion sur la santé du président, au nom de la sécurité nationale.

Répression intensifiée

Le gouvernement a intensifié les restrictions de l’espace civique à l’approche du scrutin. En avril 2024, il a interdit deux coalitions de l’opposition, les accusant d’avoir rencontré des groupes terroristes dans les régions anglophones du pays. Les régions du sud-ouest et du nord-ouest du Cameroun, où se concentre la minorité anglophone de ce pays majoritairement francophone, abritent un mouvement indépendantiste qui a déclenché en 2017 un conflit qui se poursuit encore aujourd’hui. Il en a résulté de nombreuses victimes civiles et des déplacements massifs de population.

En juillet 2024, le Parlement a reporté les élections législatives, qui devaient se tenir en même temps que l’élection présidentielle, jusqu’en mars 2026. Les partis d’opposition ont critiqué cette décision, la qualifiant de manœuvre destinée à décourager la participation électorale et à favoriser l’apathie politique.

Les autorités ont arrêté plusieurs militants pour la démocratie et les droits humains en 2024 et 2025, dont certains simplement pour avoir porté des t-shirts d’un mouvement de jeunesse appelant à un nouveau gouvernement. Plusieurs journalistes ont été également arrêtés, notamment pour avoir enquêté sur la corruption et la mauvaise gouvernance, et des médias ont été suspendus. Lorsque des journalistes ont tenté de célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse le 3 mai 2024, la police les a agressés et a saisi leur matériel.

En décembre 2024, l’activiste Yérima Djoubaïrou Tchéboa a été enlevé dans la rue et placé en détention. Il avait publiquement appelé à l’élection d’un nouveau président et accusé le parti au pouvoir de fraude électorale. Ce même mois, les autorités ont ordonné la suspension de quatre organisations, dont le Réseau des défenseurs des droits de l’homme en Afrique centrale (REDHAC), une importante organisation de défense des droits humains.

Le gouvernement a accusé les quatre organisations de pratiques financières douteuses, de ne pas avoir rendu compte correctement de leurs financements et de ne pas disposer des autorisations administratives nécessaires. Les autorités ont ensuite scellé les bureaux du REDHAC pour en interdire l’accès au personnel et ont convoqué plusieurs cadres de l’organisation à se présenter à la police. Les autorités ont également ouvert une enquête visant la présidente du conseil d’administration, Alice Nkom, soupçonnée de financement du terrorisme et d’atteinte à la sécurité de l’État en raison de sa participation à une réunion sur la paix dans les régions anglophones.

Une autre organisation, New Human Rights, a été cambriolée en janvier 2025, et des ordinateurs, des dispositifs de stockage de données et des documents ont été volés. Ce cambriolage est survenu après plusieurs mois de menaces et d’intimidations.

Résultats contestés et manifestations meurtrières

Bakary a revendiqué la victoire peu après le scrutin, affirmant que le dépouillement effectué par son parti sur environ 80 % de l’électorat lui attribuait 55 % des voix. L’opposition accuse le gouvernement de bourrages d’urnes et d’autres irrégularités. Une coalition de huit groupes locaux de la société civile a également signalé des tentatives de bourrage d’urnes, ainsi qu’une répartition inégale des bulletins de vote et la présence de personnes décédées sur les listes électorales.

Le Conseil constitutionnel, complaisant, a rapidement rejeté plusieurs requêtes dénonçant des fraudes électorales avant de certifier les résultats officiels. Mais de nombreux Camerounais ont clairement fait savoir qu’ils ne croyaient pas à la victoire de Biya et se sont mobilisés malgré l’interdiction de manifester. Des centaines de personnes, dont beaucoup de jeunes, sont descendues dans les rues de Douala et d’autres villes lorsque Biya a revendiqué la victoire. Outre des balles réelles, les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau, et des rapports ont fait état de restrictions d’accès à Internet. Le gouvernement a arrêté à titre préventif plusieurs politiciens et militants de l’opposition dans les jours qui ont précédé l’annonce officielle des résultats, les accusant de préparer des attaques violentes.

De nouveaux affrontements violents ont éclaté dans les jours qui ont suivi l’annonce des résultats. Bakary refuse de céder, et le gouvernement l’a menacé de poursuites judiciaires pour son rôle présumé dans l’organisation de manifestations « illégales » et la préparation d’une insurrection.

Changement retardé

Le résultat a plongé le Cameroun dans une impasse, tandis que les grands problèmes du pays s’accumulent sans être résolus. Le conflit en cours fait qu’une grande partie des régions contestées demeure sous le contrôle des forces séparatistes. Ce contexte, marqué par un boycott électoral imposé – avec des menaces de sanctions pour ceux qui voteraient – a conduit à une forte baisse de la participation dans les zones concernées. Un autre conflit sévit dans le nord du pays, où des insurgés islamistes franchissent la frontière avec le Nigeria, provoquant des violences le jour des élections.

Outre le conflit, le pays fait face à des défis fondamentaux en matière d’infrastructures, tels que le manque d’accès à l’électricité et à l’eau potable pour une grande partie de la population, ainsi qu’à un grave problème de corruption. La jeunesse camerounaise est en grande partie sans emploi.

L’âge avancé de Biya et ses fréquentes absences laissent le Cameroun dans une situation de déficit démocratique singulier, où l’on ne sait pas clairement qui contrôle réellement les leviers du pouvoir ni qui le parti au pouvoir choisira un jour pour lui succéder. Incapable de combler le fossé entre les attentes démocratiques de la population et la réalité, l’État risque de continuer à répondre par la répression.

Mais partout dans le monde, notamment à Madagascar, au Maroc, au Népal et dans bien d’autres pays, une vague de manifestations menée par la génération Z s’est levée pour exiger une redistribution fondamentale du pouvoir économique et politique. La jeunesse camerounaise voit ce qui se passe ailleurs. D’autres manifestations semblent inévitables, malgré la menace de la violence d’État, jusqu’à ce que l’anachronisme au cœur du système de gouvernance camerounais devienne insupportable. Le changement a été repoussé, non empêché. Le jour viendra où les jeunes Camerounais seront ceux qui prendront les décisions, et ce jour se rapproche probablement un peu plus chaque fois que le gouvernement répond par la répression violente plutôt que d’écouter les voix du changement.

NOS APPELS À L’ACTION

  • Le gouvernement camerounais doit s’engager à respecter le droit de manifester et à s’abstenir de recourir à la violence.
  • Le gouvernement doit cesser le harcèlement et l’intimidation à l’encontre des militants de la société civile, de l’opposition ainsi que des professionnels des médias.
  • Les partenaires internationaux du Cameroun doivent dialoguer avec le gouvernement afin de promouvoir une transition pacifique du pouvoir et une démocratisation.

Pour toute demande d’entretien ou pour plus d’informations, veuillez contacter research@civicus.org

Photo de couverture par Zohra Bensemra/Reuters via Gallo Images