L’interdiction des réseaux sociaux pour les enfants : un problème mondial qui s’aggrave
Quatre pays ont interdit l’accès des enfants aux réseaux sociaux, cinq autres ont adopté des lois en attente de mise en œuvre et une quarantaine d’autres envisagent d’imposer des interdictions. L’Australie a ouvert la voie en interdisant aux moins de 16 ans l’accès à 10 plateformes de réseaux sociaux. Cette mesure est en train de devenir rapidement une tendance mondiale. Les enfants ont besoin d’être protégés contre les effets néfastes documentés d’une utilisation précoce et intensive des réseaux sociaux, mais la mise en place de ces interdictions est précipitée, avançant plus vite que les preuves, et se fait sans consultation. Les interdictions restreignent la liberté d’expression et le droit d’accès à l’information, entraînent des préoccupations en matière de vie privée et de surveillance, et font peser la charge de la conformité sur les enfants et les familles plutôt que sur les entreprises technologiques. Les États devraient explorer des alternatives, en commençant par écouter les jeunes.
Lorsque les jeunes Népalais ont utilisé les réseaux sociaux pour dénoncer la corruption, leur gouvernement a tenté de les réduire au silence en interdisant 26 plateformes de réseaux sociaux. L’interdiction imposée par le Népal en septembre 2025 a été le déclencheur des manifestations menées par la génération Z qui ont renversé le gouvernement. Mais aujourd’hui, des dizaines de gouvernements cherchent à priver la nouvelle génération d’accès aux réseaux sociaux, sous prétexte de protéger les jeunes.
Un essai à l’échelle mondiale
En novembre 2024, l’Australie a mis en place une interdiction d’accès aux 10 principales plateformes de réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, qui est entrée en vigueur en décembre 2025. Cette mesure s’est avérée controversée, sa validité et son efficacité ayant été remises en question. Cela n’a pourtant pas empêché d’autres gouvernements de se précipiter pour introduire leurs propres interdictions. Trois autres pays – la Chine, l’Indonésie et le Vietnam – ont désormais mis en place des interdictions, tandis que cinq autres – le Brésil, les Émirats arabes unis, la France, la Malaisie et la Turquie – ont adopté des lois qui vont entrer en vigueur.
Dans une quarantaine de pays, soit plus d’un cinquième des États membres des Nations unies, les gouvernements envisagent d’instaurer des interdictions, ou leurs politiciens réclament de telles interdictions. Le gouvernement grec, qui a récemment annoncé un vote parlementaire sur une interdiction devant entrer en vigueur en janvier prochain, réclame une approche commune au sein de l’Union européenne (UE), une position soutenue par le Parlement européen.
Les interdictions actuelles et proposées varient selon la tranche d’âge et les plateformes concernées. La plupart fixent la limite à 16 ans, bien qu’en Grèce et en Turquie elles s’appliquent aux moins de 15 ans. L’interdiction australienne s’applique à 10 grandes plateformes, dont Instagram, TikTok et YouTube, mais pas à d’autres telles que Discord et WhatsApp, tandis que l’interdiction en Indonésie vise huit plateformes. Les méthodes de vérification de l’âge varient également. Les autorités grecques prévoient de rendre obligatoire une application mobile qui bloquera l’accès aux réseaux sociaux sur les appareils des jeunes. Les autorités australiennes s’appuient sur des plateformes qui utilisent une combinaison de fonctionnalités, notamment la reconnaissance faciale et vocale, pour estimer l’âge des utilisateurs. Ce que toutes ces politiques ont en commun, c’est l’objectif déclaré de protéger les jeunes contre les risques liés à l’utilisation des réseaux sociaux.
Motivations
Il y a de quoi s’inquiéter. Les jeunes sont exposés à une quantité considérable de contenus préjudiciables sur les réseaux sociaux. La désinformation et les discours de haine sont omniprésents, et le cyberharcèlement est généralisé. Une étude du gouvernement australien a révélé que sept jeunes sur dix âgés de moins de 16 ans avaient été exposés à des contenus préjudiciables, et que plus de la moitié avaient été victimes de cyberharcèlement.
Les filles et les jeunes femmes sont la cible de contenus misogynes et sexualisés, un problème illustré par le récent scandale de « nudification » sur Twitter/X, où des utilisateurs ont exploité son outil d’IA « Grok » pour générer de fausses images sexualisées de femmes et de filles, y compris d’enfants.
Les inquiétudes augmentent quant à l’impact d’une utilisation intensive des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes, notamment en raison du potentiel des réseaux sociaux à provoquer l’anxiété, la dépression, les difficultés de concentration et les comportements d’automutilation. À une étape cruciale du développement des jeunes, leur estime de soi, leurs habitudes de communication et leur compréhension du monde sont façonnées par des plateformes privées. Les algorithmes de ces plateformes sont conçus pour capter et retenir l’attention, notamment par le biais de contenus sensationnalistes, dans le but de permettre aux entreprises technologiques de tirer profit de la vente de publicités et de la collecte de données commercialisables. Les réseaux sociaux sont conçus pour créer une dépendance, comme l’a récemment reconnu un tribunal américain en condamnant Meta et YouTube à verser 6 millions de dollars US de dommages-intérêts à une femme qui a témoigné des préjudices que lui avait causés sa dépendance aux réseaux sociaux, développée avant l’âge de 10 ans.
Pour les défenseurs des interdictions, les restrictions d’accès des jeunes aux réseaux sociaux constituent une intervention de santé publique, tout aussi justifiée que l’interdiction de la consommation d’alcool et de tabac chez les mineurs. L’évolution des réseaux sociaux a depuis longtemps dépassé la réglementation. De ce point de vue, les gouvernements cherchent à se rattraper.
Problèmes
Les interdictions posent toutefois de sérieux problèmes. Les défenseurs des droits humains affirment qu’elles sont incompatibles avec la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, qui établit que les enfants ont des capacités en développement, leur permettant de prendre des décisions et d’exercer leurs droits à mesure qu’ils grandissent, y compris le droit de rechercher et de recevoir des informations. Restreindre ce droit risque d’isoler les jeunes les plus vulnérables, notamment les enfants LGBTQI+ qui cherchent du soutien et des connexions en ligne. Il ne s’agit pas de protection, mais d’une forme supplémentaire d’exclusion.
Les dangers peuvent s’aggraver si les interactions se déplacent vers des espaces plus obscurs. Lorsque des interdictions telles que celle de l’Australie visent les grandes plateformes, les jeunes peuvent se tourner vers des alternatives moins connues, où la surveillance et l’autorégulation sont plus faibles. Des cas avérés montrent que des chatbots basés sur l’IA encouragent les jeunes à s’automutiler. Ces outils ne sont pourtant pas concernés par l’interdiction australienne.
De nombreux jeunes contourneront les interdictions, notamment en utilisant des VPN, de faux comptes ou l’appareil d’un parent. Le commissaire australien à la cybersécurité (eSafety Commissioner) estime que les deux tiers du groupe cible restent sur des plateformes censées être interdites. Les VPN gratuits exposent les jeunes à des risques de sécurité, notamment la collecte et la revente de leurs données. Ceux qui ne peuvent pas demander l’aide de leurs parents, comme les enfants LGBTQI+, risquent de se retrouver encore plus isolés.
Lorsque les plateformes ne respectent pas la réglementation, les gouvernements peuvent leur infliger des amendes, mais les entreprises technologiques peuvent considérer ces amendes comme un simple coût opérationnel. L’amende maximale en Australie s’élève à 32 millions de dollars US, alors que le chiffre d’affaires de Meta en 2025 s’élevait à plus de 200 milliards de dollars US.
Liberté d’expression
Les interdictions soulèvent des questions plus fondamentales concernant la liberté d’expression en ligne et le droit d’accès à l’information, ainsi que la question de qui détermine les règles. Le danger est de normaliser le fait que les États puissent être les seuls à décider qui a accès à Internet, ce que les utilisateurs peuvent y faire et quel est le degré de confidentialité dont ils bénéficient.
Il s’agit là d’un pouvoir dangereux à confier même à des gouvernements démocratiques. Mais c’est encore plus préoccupant quand ceux qui introduisent ces interdictions sont des gouvernements qui restreignent déjà l’espace civique et contrôlent l’expression en ligne. Selon le CIVICUS Monitor, notre initiative de recherche qui suit les conditions de la société civile à l’échelle mondiale, en 2025 au moins 11 % des restrictions enregistrées avaient un élément numérique, notamment les restrictions imposées par les gouvernements concernant l’Internet et les réseaux sociaux. Les interdictions des réseaux sociaux pour les enfants pourraient constituer un outil supplémentaire permettant de renforcer le contrôle de l’État sur la communication en ligne. Il n’est guère surprenant que les gouvernements de la Chine et du Vietnam, qui limitent systématiquement ce que les gens peuvent dire et faire en ligne, comptent parmi les premiers à adopter cette mesure.
Le gouvernement malaisien a l’intention d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans dès le mois de juin, en invoquant sa loi sur la sécurité en ligne, le « Online Safety Act ». Ce gouvernement a déjà eu recours à des lois restrictives pour réprimer les critiques et il interdit régulièrement les livres qu’il juge controversés. La situation est similaire en Indonésie, où la mise en place d’une interdiction a débuté en mars et entrera progressivement en vigueur. Cette interdiction arrive alors que le gouvernement indonésien adopte des lois sur la cybersécurité et la désinformation qui lui conféreront des pouvoirs supplémentaires pour réprimer la liberté d’expression en ligne, s’ajoutant à la loi sur les technologies de l’information déjà en vigueur, utilisée pour criminaliser les personnes qui critiquent le gouvernement.
Alors même que des gouvernements de différentes tendances politiques envisagent des interdictions, le lobbying politique le plus intense provient de groupes de droite, tels que la Heritage Foundation aux États-Unis, une organisation alignée avec Trump. Parmi leurs motivations figurent peut-être la répression des identités LGBTQI+ chez les jeunes, ainsi que la suppression des messages de soutien en ligne à l’action climatique et de solidarité avec la Palestine.
Ces dernières années, la génération Z a organisé des mouvements de protestation de masse contre la corruption, les échecs économiques et les gouvernements irresponsables. Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel pour la communication, la mobilisation et la recherche de soutien chez les jeunes. La génération Alpha pourrait être privée de ces mêmes outils.
Peu de consultation
Les gouvernements introduisent des interdictions à un rythme effréné, malgré l’absence de preuves. Rares semblent être les gouvernements qui prennent le temps d’étudier et de tirer les leçons de l’expérience australienne. Bon nombre de ces interdictions sont mises en place sans véritable débat démocratique ni consultation publique. Le gouvernement malaisien, par exemple, n’a mené qu’une consultation minimale sur sa décision.
Peu de gouvernements explorent des alternatives, notamment l’application des conditions d’âge minimum existantes, généralement fixées à 13 ans mais largement ignorées par les entreprises de réseaux sociaux. Une autre approche serait la mise en place d’initiatives visant à modifier les comportements pour aider les jeunes à limiter volontairement leur utilisation des réseaux sociaux.
La précipitation actuelle donne l’impression que les États ne parviennent pas à trouver un moyen de responsabiliser les entreprises de réseaux sociaux et ont donc fait peser la charge sur les enfants et leurs familles. Les entreprises à l’origine du problème ne sont pas contraintes de faire grand-chose, tandis que les nouvelles règles pourraient créer de nouvelles opportunités pour les entreprises technologiques fournissant des services de vérification de l’âge.
Les technologies de vérification de l’âge présentent un taux d’erreur élevé, en particulier pour les jeunes qui sont proches des seuils d’interdiction. Les plateformes sont donc obligées de collecter des données supplémentaires. Les implications vont bien au-delà des enfants, puisque les personnes dépassant les seuils d’âge doivent également vérifier leur identité. Le fait que des systèmes recueillent un large éventail de données biométriques entraîne des problèmes de confidentialité et de surveillance, notamment des risques de piratage. L’année dernière, une faille de sécurité a eu lieu chez le fournisseur de vérification de l’âge de Discord, exposant les informations personnelles d’environ 70 000 personnes.
La collecte de données à grande échelle constitue une véritable tentation tant pour les entreprises technologiques, dont le modèle économique repose sur l’exploitation des données à des fins lucratives, que pour les gouvernements cherchant à étendre leur surveillance. Une enquête récente sur un système de vérification de l’âge que Discord prévoyait d’utiliser a révélé des dangers considérables. Le logiciel Persona, soutenu par l’oligarque technologique d’extrême droite Peter Thiel, relie les scans faciaux à un vaste éventail de sources de données publiques et gouvernementales, y compris des dossiers financiers. Le logiciel peut également signaler des activités suspectes aux autorités.
L’inquiétude est telle que 438 spécialistes de la confidentialité et de la sécurité ont signé un appel en faveur d’un moratoire sur le développement des technologies de vérification de l’âge jusqu’à ce que leur efficacité et leurs impacts sur les libertés, la vie privée et la sécurité puissent être correctement évalués.
Voix de la ligne de front
Goran Rizaov est journaliste et coordinateur du programme « Media and Information Integrity » (Intégrité des médias et de l’information) à la Fondation Metamorphosis, une organisation de la société civile de Macédoine du Nord qui travaille sur la responsabilisation, les droits numériques et le développement des médias.
L’accès à Internet est un droit humain, et les réseaux sociaux, malgré tous leurs défauts, restent une source d’information importante et un outil de communication. Les jeunes ne devraient pas en être privés. La solution ne peut pas être de couper l’accès aux réseaux sociaux, mais de les rendre plus sûrs.
La protection des enfants en ligne nécessite deux choses : responsabiliser les entreprises et donner aux jeunes les moyens de s’orienter dans le monde numérique.
La première étape consiste à mettre en place une réglementation qui cible les plateformes, et non les utilisateurs. Les gouvernements devraient proposer, adopter et mettre en œuvre des cadres réglementaires qui imposent des obligations aux entreprises plutôt que d’imposer un fardeau aux enfants et à leurs familles. Le risque, bien sûr, est que la réglementation puisse être utilisée comme une arme pour restreindre la liberté d’expression. C’est là que la société civile a un rôle crucial à jouer. Elle doit participer au processus, demander des comptes aux entreprises de réseaux sociaux et veiller à ce que la réglementation soit conçue pour protéger les citoyens, et non pour restreindre leurs droits.
Les gouvernements devraient également investir dans l’éducation. L’esprit critique, la culture numérique et l’éducation aux médias doivent être au cœur de l’éducation des jeunes. Les sociétés dotées d’une solide culture des médias sont bien moins vulnérables à la manipulation en ligne.
Les interdictions ne sont pas la solution. Mais elles ont eu un effet positif : elles ont ouvert une discussion qui s’imposait depuis longtemps. Au moins, les jeunes, les parents et les gouvernements parlent des dangers des réseaux sociaux. Nous devons maintenant veiller à ce que ce débat aboutisse à un résultat concret.
Ceci est un extrait édité de notre conversation avec Goran. Lisez l’interview complète (en anglais) ici.
Alternatives
Les États démocratiques, en particulier, devraient veiller à ne pas donner l’impression qu’une intervention intrusive est acceptable, car les États répressifs ne manqueront pas d’aller plus loin et d’intervenir plus fortement.
Plutôt que de se précipiter vers des interdictions, les gouvernements devraient veiller à ce que les protections existantes soient correctement appliquées. La législation européenne sur les services numériques, par exemple, établit des règles visant à limiter les contenus préjudiciables, mais n’a pas encore été pleinement mise en œuvre. D’autres approches devraient être testées, telles que des interventions visant à rendre les réseaux sociaux moins addictifs en augmentant la friction, c’est-à-dire les mécanismes de résistance pour ralentir et limiter le nombre d’interactions.
Les gouvernements devraient investir pour doter les jeunes des compétences nécessaires pour se repérer dans des environnements numériques complexes et fixer leurs propres limites d’utilisation des réseaux sociaux. Ils doivent mettre l’accent sur la pensée critique, la culture numérique et l’éducation aux médias dans l’enseignement, offrir de meilleurs services de santé mentale et un soutien accru aux victimes de cyberharcèlement. Les entreprises de réseaux sociaux pourraient être tenues de financer de telles initiatives, de manière volontaire ou par le biais des impôts.
Les gouvernements qui prennent au sérieux le bien-être en ligne devraient reconnaître la capacité des jeunes à faire leurs propres choix. Ils doivent prendre le temps de dialoguer avec les jeunes, qui comprennent les aspects positifs et négatifs de leur vie en ligne. L’objectif de protéger les enfants contre les dangers des réseaux sociaux est légitime, mais la méthode consistant à imposer des interdictions générales est gravement compromise.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les États devraient mener de larges consultations avec la société civile, y compris les organisations de défense des droits de l’enfant, afin d’élaborer des politiques globales visant à protéger les enfants et les jeunes contre les dangers des réseaux sociaux.
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Les États qui envisagent d’introduire des interdictions générales des réseaux sociaux pour les enfants et les jeunes devraient suspendre leur mise en œuvre et examiner les données provenant des pays où de telles interdictions sont déjà en vigueur.
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Les entreprises technologiques devraient soutenir financièrement des programmes indépendants visant à protéger les jeunes contre les dangers des réseaux sociaux.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par STR/AFP


