La dernière session de la Commission de la condition de la femme a été la plus contestée depuis sa création. Pour la première fois, ses Conclusions ont été soumises à un vote, les États-Unis votant contre. Le gouvernement américain a également tenté de faire adopter des amendements visant la santé reproductive et une résolution qui aurait imposé une définition très restrictive de la notion de genre. L’administration Trump a supprimé 60 milliards de dollars d’aide étrangère, s’est retirée d’ONU Femmes et a contribué à la mise en œuvre d’une proposition visant à fusionner ONU Femmes avec le Fonds des Nations Unies pour la population. Plus de 4 600 délégués de la société civile présents à la réunion ont tenu bon, mais les engagements en matière de droits humains qu’ils défendent sont de plus en plus menacés.

Le 19 mars, la Commission de la condition de la femme (CSW) des Nations Unies (ONU) a fait quelque chose sans précédent dans ses huit décennies d’existence : elle a organisé un vote. Alors que la session de 2026 touchait à sa fin, les États-Unis ont voté contre l’adoption du principal document final de la session, connu sous le nom de « Conclusions concertées », après avoir passé deux semaines à tenter de le reporter, de le modifier et de le bloquer.

Ils ont perdu : les Conclusions ont été adoptées, avec 37 voix pour et 1 voix contre. Mais ce vote négatif est très révélateur. Il provient du gouvernement le plus puissant du monde, soutenu par son poids financier, son influence bilatérale et un réseau d’États conservateurs alliés et de forces anti-droits qui gagnent du terrain tant au niveau local qu’international.

Aperçu de la CSW

Créée en 1946 en tant que commission fonctionnelle du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), la CSW compte 45 membres, élus par l’ECOSOC à tour de rôle parmi les groupes régionaux. Ils négocient au nom de tous les États membres de l’ONU. Chaque année, la CSW se réunit pendant deux semaines à New York pour évaluer les progrès en matière d’égalité des sexes, définir les thèmes prioritaires et élaborer les Conclusions concertées. Bien que les Conclusions ne soient pas juridiquement contraignantes, il s’agit d’engagements minutieusement négociés qui façonnent la législation nationale, établissent des normes internationales et témoignent du niveau de volonté politique.

La société civile joue un rôle important au sein de la CSW : le Comité des ONG sur la condition de la femme coordonne des milliers d’organisations, allant des grandes organisations internationales de la société civile aux groupes de base. Son objectif est de garantir que les personnes les plus touchées soient représentées à la table des négociations, même si elles n’ont pas le droit de vote. C’est ce qui se rapproche le plus, à l’échelle mondiale, d’une négociation intergouvernementale annuelle dédiée aux droits des femmes.

Tous les 5 ans, au lieu des Conclusions concertées annuelles, la CSW fait une déclaration politique et examine les progrès réalisés dans le cadre du Programme d’action de Beijing de 1995 : le plan d’action mondial le plus complet pour faire progresser l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. Ce fut le cas en 2025, lorsque les désaccords sur la déclaration ont présagé le vote forcé sur les Conclusions concertées de cette année. Sous la pression d’États rétrogrades menés par l’administration Trump, les références aux droits en matière de santé sexuelle et reproductive ont été supprimées de la déclaration de la CSW69 comme condition à l’accord.

Ce que la CSW69 avait présagé, la CSW70 a clairement confirmé : les droits des femmes font face à l’attaque la plus coordonnée et la plus vaste depuis des décennies. Les forces anti-droits démantèlent les protections acquises grâce à des générations de lutte, réécrivent les cadres juridiques et suppriment le financement des infrastructures mises en place pour lutter contre la violence sexiste et garantir les droits reproductifs. La session a révélé à quel point cette offensive a progressé. Pour la première fois dans l’histoire de la CSW, même la survie des Conclusions concertées a été remise en question.

L’offensive contre l’égalité des sexes

Les Conclusions concertées avaient longtemps fait l’objet d’un consensus difficile à atteindre, mais finalement réussi. Cependant, l’administration Trump s’est présentée à la CSW70 dans un esprit combatif, après s’être retirée d’ONU Femmes en janvier et du conseil d’administration d’ONU Femmes en février, invoquant son opposition à ce qu’elle appelle « l’idéologie de genre » et la promotion « irresponsable » de l’avortement par l’agence. L’administration Trump a présenté huit amendements visant le langage utilisé concernant la réglementation de l’IA, l’idéologie de genre et la santé reproductive. Lorsque ceux-ci ont échoué, elle a tenté de reporter ou de retirer entièrement les Conclusions, et lorsque cela a également échoué, elle a voté contre leur adoption.

La délégation américaine a également présenté sa propre résolution visant à établir une définition restrictive de la notion de genre dans l’ensemble des travaux de l’ONU, sur la base d’une interprétation étroite de la Déclaration de Beijing de 1995, tentant ainsi de réécrire 30 ans d’engagements soigneusement négociés. La Belgique, s’exprimant au nom de l’Union européenne, a répondu par une motion de non-action — une mesure procédurale exceptionnelle — qui a été soutenue par le Brésil et d’autres pays. Elle a été adoptée avec 23 voix pour, 3 voix contre, et 17 abstentions, bloquant ainsi la résolution américaine.

L’attaque de l’administration Trump contre l’égalité des sexes lors de la CSW70 s’inscrivait dans une campagne plus large visant à éroder la reconnaissance internationale des droits humains. Le gouvernement américain a mis fin au financement du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), démantelant ainsi le soutien mondial aux droits en matière de santé sexuelle et reproductive. Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en février, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a défini la civilisation occidentale comme un ensemble uni par la foi chrétienne, une ascendance commune et un patrimoine culturel partagé. C’est une approche idéologique qui considère l’égalité des femmes, les droits reproductifs et les droits des personnes LGBTQI+ non pas comme des droits humains, mais comme des impositions idéologiques à rejeter. L’administration Trump utilise son poids financier pour imposer ce point de vue.

Le financement menacé

La crise matérielle la plus immédiate lors de la CSW70 a été l’effondrement du financement. La décision prise en janvier 2025 par l’administration Trump de mettre fin à l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a immédiatement entraîné la fermeture de cliniques, l’arrêt de la distribution de médicaments aux patients atteints du VIH et l’élimination des stocks de contraceptifs. La suppression de 90 % des contrats de l’USAID, qui a entraîné la perte de 60 milliards de dollars d’aide étrangère, était une décision stratégique. Le gouvernement américain a également rétabli sa « règle du bâillon mondial », une politique visant à bloquer le financement américain de toute organisation fournissant des services d’avortement, des orientations vers d’autres services, des conseils, ou plaidant en faveur d’une réforme de la législation sur l’avortement.

Il y a eu une véritable chute de l’aide étrangère américaine, avec une réduction de 32 milliards de dollars entre 2024 et 2025, qui devrait encore diminuer. Cela a eu des répercussions immédiates sur les droits des femmes. Lors de la CSW70, Action contre la Faim a clairement montré que la faim et le déni des droits des femmes sont des problèmes étroitement liés : sans droits légaux, les femmes ne peuvent pas faire valoir leurs droits fonciers, accéder aux ressources productives ni compter sur des filets de sécurité en temps de crise.

Au lieu de respecter les normes internationales en matière de droits humains, les États-Unis négocient des accords bilatéraux avec 71 pays dans le cadre de leur stratégie sanitaire mondiale « America First » (L’Amérique d’abord), dont les termes étendent leur règle du bâillon mondial au-delà des organisations de la société civile pour s’appliquer aux gouvernements. Toute entité bénéficiant de fonds américains dans le domaine de la santé doit certifier que ni elle ni aucune organisation avec laquelle elle travaille ne promeut ou ne pratique l’avortement. Les fonds seront probablement acheminés par l’intermédiaire de groupes confessionnels.

Des organisations chrétiennes ultraconservatrices telles que Alliance Defending Freedom, C-Fam et Family Watch International sont prêtes à combler ce vide. Elles ont passé des années à tisser des réseaux à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, s’inscrivant dans un cadre d’aide alternatif qui se développait même avant que l’administration Trump ne redouble d’efforts dans ce domaine. Entre 2019 et 2023, 80 de ces organisations ont reçu 131,7 millions de dollars rien qu’en Europe. Bénéficiant d’un soutien gouvernemental et disposant de centaines de millions de dollars pour mener des activités de plaidoyer, litiges, lobbying et campagnes médiatiques, ces organisations utilisent le discours sur les valeurs familiales, les droits parentaux et la souveraineté nationale pour accéder aux cercles politiques et consolider l’influence conservatrice sur les lois touchant les femmes, les personnes LGBTQI+ et les jeunes.

Dans de nombreux pays, les groupes anti-droits ont obtenu un accès direct aux gouvernements, tandis que les organisations progressistes sont de plus en plus exclues. Certaines proposent ce qu’elles présentent comme des services de santé, en particulier dans des contextes où les véritables alternatives sont privées de financement. Parmi celles-ci figurent Teen Star, qui propose ce qu’elle appelle un programme d’éducation à la fertilité « naturel » dans 30 pays, omettant toute information sur la contraception ou la prévention des infections sexuellement transmissibles, et Femm, une application dédiée à la fertilité financée par des militants catholiques anti-avortement qui décourage activement l’utilisation de la pilule contraceptive tout en dissimulant ses liens idéologiques.

Selon le Collège américain des obstétriciens et gynécologues, dans des conditions d’utilisation normales, entre 12 et 24 % des femmes tomberont enceintes en un an en utilisant des méthodes de sensibilisation à la fertilité, un taux bien plus élevé qu’avec la contraception moderne.

L’austérité comme prétexte

Alors que les menaces pesant sur les droits des femmes s’intensifient, l’ONU bat en retraite. Une proposition émanant de l’initiative ONU80 visant à réduire les coûts, qui prévoit la fusion d’ONU Femmes et de l’UNFPA, a inquiété la société civile à travers le monde. La justification invoquée est l’efficacité, mais il y a peu de chevauchements entre les deux agences. Leurs budgets combinés, inférieurs à 2 milliards de dollars, ne représentent qu’une petite partie des dépenses globales de l’ONU, ce qui laisse penser que les économies seraient modestes. Il est difficile d’échapper à la conclusion que le ciblage de ces organisations reflète la contestation croissante de leurs mandats fondés sur les droits plutôt qu’une logique d’efficacité organisationnelle.

Des voix en première ligne

Cynthia Saxena est consultante en plaidoyer mondial chez Fòs Feminista, une alliance féministe mondiale pour la justice reproductive.

 

La logique qui sous-tend cette démarche est politique, pas technique. Ce qui ne peut pas être défait par des négociations à la CSW ou à la Commission de la population et du développement est discrètement démantelé par le biais de mécanismes budgétaires. La crise financière sert de prétexte, mais l’attaque est délibérée.

Notre plus grande préoccupation est la dilution du mandat. La proposition, telle qu’elle est conçue, rend cet affaiblissement non seulement possible, mais probable, comme le montrent clairement les quatre hypothèses fondamentales qui la sous-tendent.

La première est que la fusion permettra de réaliser des économies. Ce ne sera pas le cas. La crise de liquidité est due à 1,586 milliard de dollars de contributions impayées. La restructuration de deux agences ne permettra pas de récupérer cet argent.

La deuxième est que ces mandats concernent principalement les femmes et les filles. Ce n’est pas le cas. La santé et les droits sexuels et reproductifs ainsi que l’égalité des sexes sont fondamentaux pour le développement. La santé maternelle permet aux familles d’échapper à la pauvreté, la planification démographique sous-tend les infrastructures nationales et la résilience climatique, et la participation politique des femmes améliore la gouvernance de sociétés entières. Les présenter autrement constitue un geste politique, et non une démarche analytique.

Le troisième argument est qu’il existe un chevauchement important entre les deux agences. Leurs mandats, leurs sources de financement, leurs homologues gouvernementaux et leur expertise technique sont, en réalité, très différents. Les données montrent qu’elles partagent 20 à 30 % de chevauchements programmatiques dans des domaines tels que la violence sexiste et la santé des adolescents, mais elles abordent ces questions sous des angles techniques totalement distincts qui se complètent plutôt que de se chevaucher. Les 70 à 80 % restants du travail de chaque agence sont uniques. Si l’on compare cela à d’autres agences présentant des chevauchements bien plus importants et qui ne font l’objet d’aucune proposition de fusion, telles que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et le Programme alimentaire mondial, qui partagent 50 à 60 % de chevauchements, ce raisonnement ne tient plus.

Le quatrième argument est qu’une fusion améliorerait la coordination. Mais les défaillances de coordination découlent d’un manque de clarté quant aux rôles et aux comptes à rendre, et non de l’existence de deux institutions distinctes. Les fusionner ne ferait que déplacer le problème au sein d’une bureaucratie plus vaste, tout en éliminant les capacités spécialisées qui font l’efficacité de chaque agence.

 

Ceci est un extrait édité de notre conversation avec Cynthia. Lisez l’interview complète (en anglais) ici.

Toute fusion nécessiterait un vote de l’Assemblée générale des Nations Unies, ce qui donnerait aux États rétrogrades l’occasion de définir le mandat d’une nouvelle agence fusionnée de manière à minimiser la reconnaissance des droits humains. L’administration Trump et ses alliés ne laisseront certainement pas passer cette opportunité.

L’ONU n’a pas consulté la société civile. Mais la société civile refuse de se taire. Plus de 500 organisations ont signé une lettre ouverte adressée au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans laquelle elles avertissent que lorsque les droits en matière de santé sexuelle et reproductive sont intégrés dans des mandats plus larges, ils risquent d’être « relégués au second plan, sous-financés ou rendus politiquement invisibles ». Lors d’une récente réunion du conseil d’administration de l’UNFPA, des États tels que l’Allemagne, le Brésil, le Royaume-Uni et la Suède ont appelé à la protection de ces droits. Mais aucun ne s’est encore engagé à bloquer la fusion des mandats.

Il y a un autre problème. En 80 ans, l’ONU n’a jamais eu de femme Secrétaire générale, un poste qui doit faire l’objet d’une nouvelle nomination cette année. Alors que des États rétrogrades tentaient, lors de la CSW70, de renégocier les conditions d’accès des femmes aux droits humains, cette absence est demeurée ignorée en arrière-plan.

La société civile tient bon

Plus de 4 600 délégués de la société civile venus du monde entier ont participé à la CSW70, et ils ont fait entendre leur voix en prenant la parole pour dénoncer les obstacles structurels et exiger des comptes.

Les représentants de la jeunesse ont contesté la normalisation de la violence en ligne. Une jeune déléguée finlandaise a raconté avoir reçu sa première image explicite non sollicitée à l’âge de 13 ans et ne pas l’avoir reconnue comme de la violence avant l’âge de 17 ans ; elle a appelé à ce que les plateformes technologiques soient tenues légalement responsables. Une avocate géorgienne a relaté une affaire de harcèlement sexuel dans laquelle le tribunal a passé plus de temps à se demander si une femme décrite comme ambitieuse pouvait vraiment être une victime qu’à examiner les preuves contre son agresseur.

Une jeune militante marocaine a cité trois forces qui sapent les mouvements pour la justice de genre partout dans le monde : les restrictions croissantes de l’espace civique, le retour de bâton politique et le sous-financement chronique. Une déléguée des Îles Salomon a décrit comment la géographie aggrave l’injustice dans les communautés insulaires du Pacifique, où les survivantes doivent se déplacer en bateau ou à pied pour accéder à la protection de la police ou à l’aide juridique. Une militante haïtienne travaillant avec des femmes migrantes au Chili a attiré l’attention sur l’exploitation par le travail à laquelle sont confrontées les personnes employées dans le secteur domestique et l’économie informelle, appelant à ce que les droits du travail soient dissociés du statut migratoire.

Un argument commun à tous ces témoignages : lorsque les organisations de défense des droits des femmes sont restreintes ou privées de financement, les survivantes perdent à la fois les services de soutien et leur principal moyen d’accéder à la justice.

Le rôle de la société civile s’est étendu bien au-delà des témoignages. Dans la perspective de la CSW70, les organisations féministes et les militantes ont suivi les négociations et coordonné leurs actions de plaidoyer dans plusieurs capitales pendant des mois, en collaboration avec les États favorables à cette cause, afin de défendre des formulations plus progressistes, notamment en matière de santé sexuelle et reproductive. Le Forum des ONG de la CSW, se déroulant parallèlement à la session officielle, a accueilli plus de 750 événements. Mais tout le monde n’a pas pu y participer : les restrictions américaines en matière de visas ont empêché plusieurs militantes et organisations féministes d’y assister, notamment celles issues des pays du Sud global. Il s’agit d’un problème qui s’aggrave et qui limite la capacité de la société civile à s’engager.

La société civile tente de tenir bon, mais les institutions créées pour protéger les droits des femmes font l’objet d’attaques soutenues et coordonnées : leurs financements sont réduits, leurs mandats remis en cause et les valeurs des droits humains sur lesquelles elles reposent sont remises en question. Les Conclusions concertées contestées de la CSW70 donnent de l’espoir, engageant les États à agir en matière de gouvernance de l’IA, de lois discriminatoires, de justice numérique, de droits du travail, d’aide juridique et de reconnaissance officielle des travailleurs du secteur des soins. Mais la volonté politique diminue et le mouvement anti-droits se montre enhardi. Cela signifie que les combats que mène actuellement la société civile en faveur des droits des femmes consistent davantage à défendre ces droits contre de nouveaux reculs qu’à espérer des avancées.

NOS APPELS À L’ACTION

  • Les Nations Unies et les États qui les soutiennent doivent permettre à la société civile de jouer pleinement son rôle dans les processus de réforme de l’ONU et veiller à ce qu’aucun changement ne relègue au second plan les droits des femmes et des personnes LGBTQI+.
  • Les institutions internationales et les gouvernements démocratiques doivent fournir des sources de financement alternatives à la société civile, tout en protégeant et en soutenant les modèles de financement durables menés au niveau local.
  • Les États doivent s’engager à nommer des candidates féministes au poste de secrétaire général des Nations Unies.

Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org

Photo de couverture par Ryan Brown/ONU Femmes