Le coût de l’essor de l’IA : les communautés s’attaquent aux centres de données
Alors que les entreprises technologiques se livrent à une course effrénée pour répondre à la demande insatiable de puissance de calcul liée à l’IA, la construction de centres de données s’accélère. Mais ces centres consomment d’énormes quantités d’électricité et d’eau et les populations prennent de plus en plus conscience des coûts climatiques et environnementaux qui en découlent. Cet essor est soutenu par un lobbying intensif de la part des entreprises technologiques et de celles du secteur des combustibles fossiles, et les gouvernements s’empressent de leur offrir des subventions. Mais grâce à des manifestations locales, des campagnes publiques, des actions en justice et à la création d’alliances, la société civile remporte des victoires dans cette bataille inégale. Alors que ces campagnes connaissent des succès croissants, de nouvelles restrictions menacent la capacité des militants à s’organiser. Le droit des communautés à se mobiliser et à s’exprimer doit être garanti.
Rares sont les sujets qui parviennent à rassembler les plus fervents partisans de Donald Trump et l’aile progressiste du Parti démocrate. Les centres de données en sont un. Partout aux États-Unis, des communautés unissent leurs forces au-delà des clivages politiques pour s’opposer à des infrastructures dont peu de gens veulent, mais que les gouvernements semblent déterminés à imposer.
Le Michigan en est un exemple. Les habitants se sont rassemblés au-delà des clivages politiques pour s’opposer à des projets visant à implanter plus d’une douzaine de centres de données. Les sondages montrent que seuls 28% des habitants de l’État soutiennent ces propositions, mais rares sont les responsables politiques qui en tiennent compte. Les dirigeants des deux principaux partis soutiennent fermement l’industrie technologique. Pourtant, les communautés locales ripostent, et de telles luttes voient le jour partout dans le monde.
Les impacts des centres de données
Portée par l’utilisation croissante de l’IA générative et le développement du secteur des cryptomonnaies, la construction de centres de données est en plein essor. Ces deux secteurs exigent une puissance de calcul considérable, ce qui nécessite d’énormes quantités d’électricité et d’eau pour le refroidissement.
Une simple question posée à un chatbot IA peut consommer 10 fois plus d’énergie qu’une recherche classique, et la génération d’une image par IA nécessite environ mille fois plus d’énergie que la génération d’un texte. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit que la demande en électricité des centres de données doublera d’ici 2030. D’ici là et selon une étude des Nations Unies, les centres de données consommeront trois fois plus d’électricité que le Bangladesh, le Nigeria et le Pakistan réunis, et utiliseront la même quantité d’eau que celle nécessaire pour subvenir aux besoins fondamentaux de l’ensemble de la population d’Afrique subsaharienne.
Les centres de données irlandais consomment désormais un cinquième de l’électricité du pays. Dans l’Utah, les autorités ont récemment approuvé la construction de l’un des plus grands centres de données au monde malgré des milliers de plaintes déposées par les habitants. Ce centre nécessitera plus d’électricité que ce que l’ensemble de l’État ne consomme actuellement.
Ce projet dans l’Utah sera alimenté par une nouvelle centrale à gaz, ce qui est révélateur de la manière dont la question énergétique est abordée. La croissance de l’IA stimule la construction de centrales à gaz, à l’opposé de ce qu’exige la crise climatique. Selon l’AIE, le charbon est actuellement la principale source énergétique des centres de données, suivi des énergies renouvelables puis du gaz, ce qui signifie que plus de la moitié de l’électricité actuellement consommée par les centres de données provient de combustibles fossiles. L’agence s’attend à ce que les énergies renouvelables finissent par couvrir une part plus importante des besoins croissants en électricité, mais elle avertit également que la demande des centres de données constitue « un moteur de croissance significatif à court terme pour la production d’électricité à partir du gaz naturel et du charbon ».
Les entreprises technologiques qui s’étaient autrefois engagées à être des leaders en matière de lutte contre le changement climatique ne sont plus capables de tenir leurs promesses. Google avait promis d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2030, mais ses émissions de gaz à effet de serre ont bondi de 48% entre 2019 et 2023, car l’alimentation de ses centres de données a nécessité le recours à l’électricité produite à partir du gaz. À Mumbai, en Inde, deux centrales à charbon qui devaient fermer en 2024 dans le cadre des plans de réduction des émissions du gouvernement ont vu leur durée de vie prolongée afin de répondre à la demande électrique des centres de données d’Amazon. Les autorités irlandaises ont décidé en décembre dernier que les centres de données pouvaient continuer à utiliser de l’électricité issue de combustibles fossiles pendant six années supplémentaires. En début d’année, la société d’Elon Musk xAI a été prise en flagrant délit d’utilisation illégale de turbines fonctionnant au méthane dans un centre de données du Tennessee. Le Royaume-Uni prévoit quant à lui de brûler du gaz pour alimenter plus de 100 nouveaux centres de données en projet.
Plus de centres de données signifie plus d’émissions de gaz à effet de serre, et leur expansion rapide risque de remettre les combustibles fossiles au goût du jour alors même qu’ils semblaient en voie de disparition.
Les partisans de l’IA vantent le potentiel de cette technologie dans la lutte contre le changement climatique, notamment car elle permettrait de trouver des moyens de réduire la consommation d’électricité. Mais au vu du nombre considérable de centres de données prévus, même de réels gains d’efficacité énergétique risquent d’être annulés. L’IA a également accéléré la désinformation climatique. Les entreprises du secteur des combustibles fossiles font presque aussi vigoureusement pression en faveur des centres de données que les entreprises technologiques, car ceux-ci contribuent à perpétuer un modèle économique destructeur, autrement menacé par la transition vers les énergies renouvelables. Les entreprises du secteur des combustibles fossiles figuraient parmi les principaux soutiens de la campagne de réélection de Donald Trump, et son administration leur fait bénéficier d’un assouplissement des réglementations tout en affichant son ambition, énoncée dans son Plan d’action 2025 sur l’IA, d’atteindre une « domination technologique mondiale incontestée ».
Les ressources en eau sont également soumises à une pression croissante. Un grand centre de données peut consommer quotidiennement autant d’eau qu’une ville de 50 000 habitants, et pourtant, des centres de données sont construits dans certaines des régions les plus arides du monde. Amazon prévoit d’ouvrir de nouveaux centres de données en Aragon, en Espagne, alors même que le gouvernement régional sollicite l’aide de l’Union européenne pour faire face à la sécheresse. Des préoccupations similaires liées à la pénurie d’eau entourent le projet de construction de l’un des plus grands centres de données au monde aux Émirats arabes unis, ainsi que d’autres projets dans la région du Golfe.
À cela s’ajoute une inquiétude croissante concernant les potentiels impacts environnementaux locaux, notamment liés à l’utilisation de « substances chimiques persistantes » dans les systèmes de refroidissement. Il s’agit de composés qui ne se dégradent pas et qui ont été associés à de nombreux problèmes de santé.
Le développement des centres de données pourrait également entraîner une hausse des coûts pour les ménages, sous la forme de factures d’électricité plus élevées. Lorsque les compagnies d’électricité construisent des infrastructures pour raccorder les centres de données aux réseaux électriques, elles peuvent récupérer les coûts induits par ces constructions en augmentant les tarifs de l’électricité pour tous. Même sans nouvelles infrastructures, si la demande augmente sans que l’offre ne suive, les coûts augmenteront.
Contrecoups
Le développement de centres de données se poursuit à un rythme soutenu, mais pourrait reposer sur des hypothèses spéculatives qui surestiment la demande réelle. De nombreuses personnes restent méfiantes à l’égard des outils d’IA et les avantages de cette technologie sont probablement exagérés. Des entreprises qui encourageaient autrefois leurs employés à utiliser l’IA autant que possible leur ordonnent désormais d’en réduire l’utilisation en raison des coûts élevés. Selon certaines informations, 29% des entreprises américaines qui ont licencié du personnel pour passer à l’IA ont dû réembaucher ces personnes après avoir constaté que la technologie ne pouvait pas assumer leurs tâches.
La réaction la plus vive à l’IA est exprimée par la génération Z, dont les emplois de début de carrière sont les plus menacés. Aux États-Unis, lors de la saison des remises de diplômes, des étudiants ont hué des orateurs qui vantaient les perspectives de l’IA. Dans un récent sondage américain, seuls 22% des répondants de la génération Z se sont dits enthousiastes quant aux impacts futurs de l’IA. Un sondage réalisé au Royaume-Uni a révélé que 55% des personnes âgées de 15 à 24 ans aimeraient voir l’IA générative « disparaître à jamais ».
Par ailleurs, les affirmations selon lesquelles les centres de données créeraient des emplois sont pour la plupart fallacieuses. En s’engageant l’année dernière à « dynamiser l’IA », le gouvernement britannique a fait valoir que les centres de données contribueraient à créer des milliers d’emplois et à relancer une croissance économique atone. Les centres de données sont souvent construits dans des communautés pauvres et marginalisées qui ont désespérément besoin d’emplois de qualité, mais la plupart des emplois concernent la phase de construction, de courte durée. Une fois opérationnels, les centres de données ne nécessitent qu’un personnel réduit, occupant principalement des postes peu rémunérés dans la maintenance et la sécurité.
L’engouement des gouvernements pour les centres de données reflète en partie le pouvoir considérable et incontrôlable des entreprises technologiques et de leurs dirigeants, et leurs liens étroits avec les élites politiques. Il met également en évidence le peu d’options dont disposent les gouvernements pour viser la croissance économique et créer des emplois dans le cadre de règles économiques qui semblent conçues uniquement pour enrichir encore davantage les oligarques. Dans les villes du Nord global vidées de leur substance par la désindustrialisation, la construction de centres de données peut sembler être la seule solution possible. Dans les pays du Sud, les entreprises technologiques cherchent à exploiter les bas salaires et à profiter d’un droit du travail limité, et non à améliorer les conditions de travail.
À tous les niveaux, les gouvernements encouragent le développement des centres de données en proposant des incitations telles que des crédits d’impôt. Le régime fiscal irlandais, qui prévoit un faible taux d’imposition des sociétés, est l’une des raisons pour lesquelles tant d’entreprises technologiques se sont implantées dans ce pays. Mais ce sont les populations qui finissent par payer le prix des impacts climatiques et environnementaux.
La résistance de la société civile
La lutte contre les entreprises technologiques et leurs importants moyens financiers consacrés au lobbying est une lutte inégale, mais la société civile met en place une riposte de plus en plus efficace. Ceux qui s’opposent à l’expansion effrénée des centres de données vont d’associations locales à des organisations bien établies telles que Greenpeace, en passant par des militants de premier plan comme l’Américaine Erin Brockovich.
Les recours climatiques sont désormais une tactique bien établie de la société civile, et des études récentes indiquent que les actions en justice constituent une réponse inédite aux projets de construction de centres de données, comme en témoignent des exemples récents en Irlande, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les usines américaines qui produisent des gaz de refroidissement contenant des « polluants éternels » font également l’objet de poursuites judiciaires pour des dommages environnementaux présumés. Des groupes de la société civile déposent quant à eux des recours dans le cadre de plans locaux d’aménagement du territoire, comme celui récemment déposé contre un immense projet de centre de données au Cap, en Afrique du Sud.
Les actions en justice font bouger les choses. Les poursuites engagées par les organisations britanniques Foxglove et Global Action Plan ont contraint le promoteur d’un immense nouveau centre de données dans le Buckinghamshire à s’engager à respecter des mesures contraignantes pour atténuer l’impact environnemental. Les poursuites judiciaires mettent également en évidence le fait que les impacts des centres de données sont souvent sous-estimés et mal mesurés. Une affaire judiciaire de 2022 a contraint Google à publier des chiffres précis sur la consommation d’eau d’un centre de données situé dans l’Oregon.
Les manifestations et les campagnes portent leurs fruits. En 2023, des manifestations déclenchées par une récente sécheresse en Uruguay ont contraint Google à revoir ses plans de construction d’un centre de données et à opter pour un système de refroidissement par air qui réduit la consommation d’eau. Des manifestations similaires au Chili ont poussé Google à suspendre ses projets dans ce pays. L’année dernière, la pression publique avait déjà conduit à la modification, au report ou à l’annulation de projets de centres de données d’une valeur de plus de 42 milliards de dollars en Europe et de 77 milliards de dollars aux États-Unis.
Aux États-Unis, des associations de la société civile ont noué des alliances avec des collectivités locales afin d’élaborer des normes environnementales et des responsabilités plus strictes au niveau local. Bien que les responsables politiques en place se montrent peu enclins à remettre en cause le pouvoir des entreprises technologiques, certains signes indiquent que la politique locale est en train d’évoluer. Aux États-Unis, certains candidats ayant fait campagne contre le développement des centres de données ont remporté les élections, et plusieurs collectivités locales ont instauré des interdictions ou des moratoires, notamment à la suite d’un vote populaire.
Le soutien de l’administration Trump aux centres de données reste toutefois sans équivoque. Le ministère américain de la Justice est récemment intervenu dans une affaire judiciaire concernant l’utilisation de turbines à gaz par Musk, arguant que leur mise hors service menacerait la sécurité nationale, car xAI est essentielle aux opérations de guerre du pays.
Les succès de ces campagnes font peser de nouvelles menaces sur la société civile. Les lobbyistes de l’industrie américaine ont dénigré les militants en les qualifiant d’agents d’influence étrangère déterminés à saboter la suprématie technologique du pays. Désormais, ils pourraient être traités comme des terroristes. Des documents du gouvernement américain montrent qu’une attention croissante est portée à ce qui est qualifié d’« extrémisme anti-technologique », ce qui suggère que les forces de sécurité pourraient déjà recueillir des renseignements sur les militants, et que des manifestants pacifiques pourraient faire l’objet d’une surveillance et être criminalisés pour des raisons de sécurité nationale.
Les entreprises technologiques qui sont à l’origine du développement des centres de données se présentent souvent comme des défenseurs de la liberté d’expression. Elles devraient le démontrer en veillant à ce que, partout où elles s’implantent, les citoyens puissent manifester, obliger les entreprises à respecter les normes environnementales et dénoncer leurs impacts négatifs. L’opposition publique est généralisée et nombreux sont ceux qui subissent les coûts climatiques et environnementaux de l’essor des centres de données. Leurs voix doivent être entendues, et non réduites au silence.
NOS APPELS À L’ACTION
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Les gouvernements doivent consulter les communautés locales avant d’approuver les projets de construction de centres de données et garantir le respect des normes environnementales et sociales dans leurs plans d’aménagement du territoire.
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Les entreprises technologiques doivent privilégier les conceptions de centres de données qui minimisent les impacts environnementaux et sociaux et fournir des informations transparentes sur ces impacts.
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Les gouvernements doivent respecter le droit des militants à manifester et à se mobiliser contre les projets de centres de données, et s’abstenir de les criminaliser ou de les dénigrer.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture par Yasushi Wada/The Yomiuri Shimbun via l’AFP


