TUNISIE : « Les gens descendent dans la rue parce que les promesses de justice sociale restent non tenues »
CIVICUS s’entretient au sujet des récentes mobilisations en Tunisie avec un membre du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), une organisation de la société civile (OSC) engagée dans la défense des droits humains et la lutte contre les inégalités.
Ces derniers mois, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes tunisiennes pour dénoncer la dégradation des conditions de vie, les restrictions imposées à l’espace civique et l’érosion des libertés. Les citoyens et les OSC expriment leur inquiétude face au recul des acquis démocratiques orchestré par le président Kaïs Saïed, lequel a commencé lorsqu’il a suspendu le Parlement en 2021, puis s’est poursuivi par la concentration des pouvoirs entre ses mains. De nombreux militant·e·s, journalistes, avocat·e·s et figures de l’opposition ont été arrêtés ou contraints à l’exil.
Qu’est-ce qui a déclenché les dernières manifestations ?
Les dernières mobilisations s’inscrivent dans un contexte de dégradation continue des conditions économiques, sociales et politiques. Elles ne résultent pas d’un événement isolé, mais d’une accumulation de frustrations : chômage, détérioration des services publics, inflation, précarité.
Les restrictions croissantes sur les libertés publiques et l’espace civique depuis 2021 ont alimenté un climat de mécontentement. Les questions migratoires ont aussi figuré au cœur de plusieurs mobilisations récentes, en réaction aux politiques sécuritaires et aux violations des droits des personnes migrantes. Nos enquêtes documentent la précarité des conditions de vie des migrant·e·s subsaharien·ne·s dans plusieurs villes tunisiennes et mettent en évidence leur exposition à l’irrégularité administrative, aux violences, à l’exploitation, et à l’absence de protection effective.
Dans les régions marginalisées, les mobilisations traduisent un sentiment d’abandon largement partagé. Les mouvements sociaux continuent de porter des revendications liées à l’accès au travail, aux services publics et à un environnement sain.
Les mobilisations actuelles prolongent une dynamique ancienne : les gens descendent dans la rue parce que les promesses de justice sociale, d’emploi et de développement régional restent largement non tenues.
Comment le gouvernement réagit-il ?
En général, les autorités ont laissé se dérouler des manifestations sans intervention directe. Mais certain·e·s manifestant·e·s ont fait l’objet de convocations et d’arrestations.
En octobre 2025, les protestations à Gabès, dans le sud du pays, contre la pollution causée par des fuites de gaz provenant des unités du Groupe chimique tunisien, ont entraîné de nombreuses arrestations. Dans certains cas, les personnes arrêtées ont été visées par des accusations liées à l’ordre public ou au terrorisme.
Le 13 août, plusieurs personnes, dont des mineurs, ont été arrêtées à la suite des manifestations dénonçant les coupures d’eau potable à Mahdia.
Au lieu d’ouvrir un dialogue inclusif et de répondre aux causes profondes des revendications, les autorités ont souvent présenté les mobilisations comme des menaces à l’ordre public ou comme des tentatives de déstabilisation. Cette approche s’inscrit dans un contexte plus large de rétrécissement de l’espace civique.
Quelles sont les revendications de la société civile ?
Les revendications de la société civile portent principalement sur la défense des droits économiques et sociaux : droit au travail, accès équitable aux services publics, à l’eau, à un environnement sain et à la justice sociale. Elles concernent aussi la protection des libertés fondamentales, notamment les libertés d’association, d’expression, de réunion pacifique, l’accès à l’information et l’indépendance de la justice. La société civile demande également la fin de la criminalisation des mouvements sociaux et des défenseurs des droits humains. Lors de la marche du 25 juillet, certaines revendications appelaient clairement au départ du président.
La société civile demande enfin que les politiques publiques soient élaborées avec une réelle participation citoyenne et qu’elles s’attaquent aux causes structurelles des crises sociales, plutôt qu’à leurs seules manifestations.
Quelles menaces pèsent sur la société civile et comment s’adapte-t-elle ?
Les OSC font face à des contraintes administratives et financières, à une surveillance accrue, à des campagnes de dénigrement, ainsi qu’à des procédures judiciaires ou administratives, sources de pression et d’incertitude. Ce climat d’intimidation limite leur liberté d’action et expose leurs équipes, partenaires et bénéficiaires, surtout lorsqu’elles travaillent sur des sujets sensibles, tels que l’aide aux migrant·e·s, les droits de la communauté LGBTQI+ ou les élections.
Mais le FTDES et d’autres organisations indépendantes continuent de jouer un rôle essentiel : elles documentent les violations, mènent des actions de plaidoyer, accompagnent les populations vulnérables et défendent les droits fondamentaux. Malgré un contexte de plus en plus restrictif, elles poursuivent leur travail par la publication de rapports, le suivi des atteintes aux droits, la mobilisation communautaire et la création d’alliances nationales et internationales.
Pour s’adapter, les organisations renforcent leur gouvernance interne, leur conformité financière et administrative, ainsi que leur analyse des risques pour leurs équipes, leurs publics et leurs bénéficiaires. Elles développent également des espaces de concertation et des initiatives communes de solidarité. Cette analyse des risques les conduit parfois à ajuster leurs modes d’intervention : report ou annulation d’activités, adaptation de la communication ou renforcement des mesures de protection. Ces choix ne traduisent pas un retrait, mais visent à protéger le personnel, les bénéficiaires et la continuité du travail associatif.
De quel soutien international la société civile a-t-elle besoin ?
Elle a besoin d’un soutien international qui dépasse le simple financement de projets et reconnaisse pleinement son rôle politique et démocratique. Cela suppose une prise de position publique et diplomatique plus ferme en faveur de la protection de l’espace civique et des défenseurs des droits humains. Cela suppose aussi une solidarité internationale lorsque des organisations ou des militant·e·s subissent des pressions ou des procédures abusives, ainsi que des mécanismes de financement flexibles et un appui institutionnel qui renforcent leur résilience et leur capacité de plaidoyer.
Les alliés de la société civile tunisienne doivent veiller à un dialogue avec les institutions internationales qui place les droits humains au cœur des relations avec la Tunisie, et à la cohérence des politiques internationales avec la préservation de ces droits.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.