TOGO : « Une génération qui s’était largement tenue à l’écart de l’engagement public a franchi un seuil »
CIVICUS s’entretient avec Ahouefa Sossou, défenseure des droits humains, juriste et membre du Centre de Documentation et de Formation sur les Droits de l’Homme (CDFDH), au sujet des manifestations menées par la génération Z au Togo.
En juin 2025, l’aggravation des difficultés économiques et l’exclusion politique ont poussé les jeunes à descendre dans la rue au Togo. Déclenchées par l’arrestation d’un artiste qui s’était exprimé en ligne sur les conditions de vie, ces manifestations reflétaient des années de frustration refoulée face au coût élevé de la vie, au chômage, aux coupures d’électricité et à un espace civique de plus en plus restreint. Il s’agissait des plus importantes manifestations depuis des années et les autorités togolaises y ont répondu par la répression, notamment par des arrestations massives. Certains manifestants ont passé plusieurs mois en prison avant d’être libérés par grâce présidentielle. En 2026, le gouvernement a repris sa répression.
Qu’est-ce qui motive votre activisme, et quel rôle avez-vous joué lors des manifestations de 2025 ?
Ce qui me motive, c’est le décalage entre les droits formellement garantis et la réalité vécue par les citoyens togolais. La liberté d’expression et le droit de manifester sont consacrés par la Constitution togolaise et par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, que le Togo a ratifiée. Pourtant, exercer ces droits expose aujourd’hui les citoyens à des arrestations, des détentions prolongées, parfois à l’exil. C’est ce décalage entre le droit tel qu’il est écrit et le droit tel qu’il est vécu, que mon organisation, le CDFDH, documente et combat.
Notre rôle lors des manifestations est triple. En amont, nous informons et formons les participants sur leurs droits : ce qu’ils peuvent faire légalement, comment se comporter face aux forces de l’ordre, quels sont leurs recours en cas d’arrestation. Pendant la manifestation, nous sommes présents sur le terrain en qualité d’observateurs. Notre grille d’observation est précise : les manifestants maintiennent-ils un caractère pacifique ? Les forces de l’ordre respectent-elles les Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force ? Y a-t-il des arrestations, des violences, des dispersions disproportionnées ?
Après la manifestation, nous documentons systématiquement tout incident. Si des personnes sont arrêtées, nous les visitons en détention, vérifions que leurs droits fondamentaux sont respectés, y compris accès à un avocat, conditions de détention et respect des délais légaux, et leur offrons une assistance juridique si elles le souhaitent. Notre règle d’or : ne jamais nous mettre en danger, ni mettre en danger les personnes que nous accompagnons.
Les jeunes togolais se sont soulevés pour des raisons économiques ou politiques ?
Le contexte actuel politise tout, mais il faut résister à cette lecture réductrice. Ce que j’ai observé sur le terrain, et que notre documentation confirme, c’est que la grande majorité des jeunes qui sont descendus dans la rue en 2025 portaient d’abord des revendications économiques et sociales concrètes.
Le salaire minimum interprofessionnel garanti au Togo est de 52 500 FCFA par mois (environ 93 dollars), l’un des plus bas de la sous-région. Ce montant ne couvre pas les besoins de base. À cela s’ajoute une crise des services publics fondamentaux : depuis plusieurs mois, les coupures d’électricité atteignent quatre à six heures par jour. Pour les jeunes qui tentent de lancer une activité commerciale, c’est une contrainte insurmontable. La frustration qui en résulte n’est pas abstraite ; elle est quotidienne, concrète, accumulée depuis des années.
Ce qui est particulièrement grave, c’est que ces jeunes n’ont même plus le droit d’exprimer cette frustration sans risque juridique. Des personnes ont été arrêtées pour avoir simplement publié sur les réseaux sociaux leur désarroi face aux conditions de vie, certaines ont été détenues trois à six mois, voire près d’un an. Et en novembre 2025, un décret a étendu les poursuites aux interactions en ligne, y compris le simple fait de liker une publication. En fermant l’espace numérique, qui était le dernier espace de parole accessible, l’État a transformé une frustration sociale en crise politique.
Les manifestations de juin-juillet 2025 l’illustrent parfaitement : elles ont été déclenchées par l’arrestation d’un artiste qui s’était exprimé en ligne entre autres sur les conditions de vie. Mais les revendications portées dans la rue étaient avant tout économiques et sociales, c’est important à dire, parce que cela change le diagnostic et donc les réponses nécessaires.
Comment les manifestations se sont-elles organisées, et quel rôle les réseaux sociaux ont-ils joué ?
Ce mouvement a introduit une rupture dans les modes d’organisation que nous connaissions. Jusqu’alors, les manifestations au Togo suivaient un schéma classique : une organisation déclarait une activité auprès des autorités, qui accordaient ou refusaient l’autorisation, cadre prévu par la loi sur les conditions d’exercice de la liberté de réunion et de manifestation pacifique publiques. Ce schéma permettait d’identifier un responsable légal, et donc potentiellement une cible pour les autorités en cas de répression.
En 2025, l’appel à manifester a circulé directement sur les réseaux sociaux, porté par de multiples acteurs anonymes ou semi-anonymes. Le Mouvement du 6 juin, connu sous le nom de mouvement M66, a joué un rôle fédérateur, mais sans personnalité juridique reconnue au Togo, il ne pouvait pas légalement déposer une déclaration de manifestation. Résultat : l’État s’est retrouvé face à un mouvement sans tête officielle, ce qui a rendu la répression ciblée plus difficile, mais a aussi privé les manifestants de la protection formelle que confère une manifestation déclarée.
Les réseaux sociaux ont joué un double rôle. D’abord, un rôle de mobilisation et d’amplification : TikTok et Facebook principalement ont permis de contourner les médias traditionnels, de toucher la diaspora et de créer une caisse de résonance internationale. Ensuite, un rôle de protection en temps réel : nous avons documenté des situations où la diffusion d’une alerte en ligne a suffi à faire reculer des agents venus procéder à l’arrestation d’un activiste. La visibilité internationale crée une pression politique concrète. Ce n’est pas infaillible, mais c’est un outil qui peut être utilisé désormais de façon délibérée.
Qu'a déclaré le procureur général au sujet des réseaux sociaux et quelles en ont été les conséquences pour votre travail ?
Lors d’une conférence de presse en octobre 2025, le procureur général a dénoncé ce qu’il a qualifié d’utilisation « abusive et anarchique » des plateformes numériques, tout en rappelant le cadre légal en vigueur. Il a déclaré que nous étions avertis que « désormais quiconque produira, reproduira, publiera, partagera des contenus qui sortent du cadre légal en vigueur sera l’objet de poursuites », et que cela s’appliquerait également à toute personne publiant un commentaire, qui se rendrait coupable de « complicité par approbation ».
Cette sortie a introduit une insécurité juridique majeure pour quiconque s’exprime en ligne sur des sujets sensibles. Le simple fait d’interagir avec une publication jugée subversive peut désormais exposer à des poursuites. Pour nous, cela crée un dilemme opérationnel réel : la documentation en ligne, qui est l’un de nos outils principaux de protection, est devenue une activité à risque juridique.
Nous avons dû adapter nos pratiques : communication via des messageries chiffrées, formation des activistes à la sécurité numérique, plus de vigilance sur les traces numériques. Mais l’impact le plus grave est invisible : une autocensure massive. Des personnes qui témoignaient librement il y a deux ans se taisent aujourd’hui. Ce rétrécissement silencieux de l’espace d’expression est peut-être plus préoccupant que les arrestations elles-mêmes, parce qu’il ne laisse aucune trace dans les statistiques.
À quels risques les manifestants et les défenseurs ont-ils été exposés ?
Les risques auxquels s’exposent manifestants et défenseurs sont multiples, et il faut les distinguer, car chacun appelle une réponse différente.
Le risque physique est le plus immédiat : violences lors des dispersions, usage de gaz lacrymogènes, interpellations arbitraires. Nos observations documentent des cas d’usage de la force disproportionné au regard des principes de base des Nations Unies sur le recours à la force, qui exigent que toute intervention soit nécessaire, proportionnée et non discriminatoire.
Le risque juridique est le plus documenté dans nos dossiers. La loi togolaise fixe le délai de garde à vue à 48 heures, renouvelable une seule fois, soit un maximum légal de 96 heures avant toute présentation à un magistrat. Or nous avons des cas documentés de personnes maintenues plus d’une semaine en garde à vue, déplacées de commissariat en commissariat, coupées de tout contact avec leurs proches ou un avocat. Ces pratiques constituent des violations caractérisées du droit positif togolais, indépendamment même des standards internationaux.
Le risque d’exil est une réalité que nos données reflètent. Deux personnes que nous accompagnons directement ont dû quitter le territoire après les manifestations de juin 2025 et n’ont pas pu rentrer à ce jour, dont une en situation de handicap. Ce détail dit quelque chose de la gravité de la menace ressentie.
Le risque psychologique est systématiquement sous-estimé. Sur la dizaine d’activistes et de journalistes accompagnés en 2025, tous ont exprimé un niveau de stress élevé, des symptômes d’anxiété liés aux représailles. Parler de santé mentale reste encore tabou aujourd’hui. Une personne qui exprime une détresse psychologique est souvent marginalisée. Pourtant cet impact fragilise durablement l’espace civique, et nous devons commencer à le nommer.
Enfin, le risque genré mérite d’être nommé explicitement. Les femmes défenseures subissent une couche supplémentaire de violence : dès qu’une femme prend la parole publiquement sur les droits humains, elle est ciblée par du harcèlement en ligne, messages lui disant de retourner au foyer, attaques sur sa vie privée, pressions familiales. Nous avons accompagné des femmes contraintes de réduire et même d’arrêter leur activité militante parce que leur entourage leur interdisait de continuer à publier. Ce harcèlement constitue une forme de violence de genre documentée, et a été identifié comme obstacle à la participation des femmes à la vie publique.
Quel bilan tirez-vous des manifestations ?
Du côté de la société civile, ce mouvement a marqué un tournant générationnel réel. Environ 80% des situations documentées impliquaient des jeunes, manifestants, journalistes citoyens, témoins en ligne. Une génération qui s’était largement tenue à l’écart de l’engagement public a franchi un seuil. La capacité de documentation collective a également progressé : nous avons recueilli davantage de témoignages et de preuves qu’à toute autre période précédente, un capital pour nos actions de plaidoyer à venir.
Du côté de l’État, le bilan est préoccupant. Depuis 2017, le CIVICUS Monitor enregistre une dégradation continue de l’espace civique au Togo. La réponse aux manifestations de 2025 a été d’abord répressive, puis législativement restrictive avec la sortie du procureur sur les interactions numériques. Les séries de plaidoyers menés depuis 2023 n’ont pas produit les avancées attendues.
Ce qui est paradoxal, c’est que la réactivité de l’État existe quand il le décide. Un journaliste a publié une vidéo il y a quelques semaines, montrant des citoyens boire de l’eau insalubre : en moins de 72 heures, l’État intervenait. Cela prouve que les mécanismes de réponse existent. Cela montre qu’une réactivité existe. Ce que nous espérons, c’est qu’elle s’applique aussi aux questions de droits et de libertés, avec la même rapidité.
Qu’est-ce que vous attendez du gouvernement ?
Nos demandes sont concrètes et s’inscrivent dans des engagements internationaux que le Togo a déjà pris.
La priorité immédiate est l’adoption d’une loi nationale de protection des défenseurs des droits humains, conforme à la Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs de 1998. Nous plaidons pour ce texte depuis plus de cinq ans. Cette loi doit donner aux défenseurs un statut juridique reconnu, prévoir des mécanismes de signalement en cas de menace, garantir l’accès à une assistance juridique, et créer un dispositif institutionnel dédié. Plusieurs pays de la sous-région ont déjà avancé dans cette direction ; le Togo a les institutions pour faire de même.
La deuxième priorité est la demande la plus structurelle : les conditions économiques et sociales qui ont alimenté la crise doivent être prises au sérieux. L’accès à l’emploi, à une électricité fiable, à des services publics fonctionnels, ce ne sont pas des revendications politiques, ce sont des droits économiques et sociaux garantis par la Charte africaine.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.