CIVICUS s’entretient sur la répression de l’espace civique sous le régime militaire au Niger avec un analyste politique fort de plusieurs décennies d’expérience dans la défense des droits humains, qui a souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

L’armée a renversé le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum lors d’un coup d’État en juillet 2023. Depuis, la junte s’est employée à restreindre l’espace civique, tandis que M. Bazoum est toujours en détention. La junte rejette systématiquement les critiques internationales, les qualifiant d’ingérence étrangère.

Comment la junte a-t-elle réagi aux critiques internationales ?

Lorsque M. Bazoum a été renversé, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a semblé réagir de manière classique — condamnation conforme au protocole de 2001 — mais elle y a ajouté un élément inédit : une menace d’intervention militaire pour rétablir la démocratie. Le président français Emmanuel Macron a soutenu publiquement cette menace.

La réaction a été immédiate. Les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont émis une déclaration commune : toute attaque appellerait une riposte collective. Ces deux éléments — la menace d’intervention et le soutien de Macron — ont permis à la junte de présenter toute critique interne comme une demande d’attaque militaire contre le Niger. Les ressentiments anticoloniaux étaient profonds : la junte n’avait qu’à les exploiter.

La junte a présenté la réaction internationale comme une tentative de recolonisation, se posant en défenseur face à l’impérialisme français. Toute voix critique pouvait désormais être présentée comme celle d’un agent d’une puissance étrangère.

Comment la junte a-t-elle perdu le soutien populaire qu’elle avait initialement ?

Entre 2023 et 2025, la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée malgré les promesses de la junte. Les militaires avaient justifié le coup en dénonçant le détournement des deniers publics, mais n’ont rien produit. La corruption a continué. Les figures déjà connues pour la prédation prospéraient encore sous les militaires, faisant même plus d’affaires qu’avant. Un audit de 2019 portant sur les dépenses de défense et de sécurité de 2017 et 2018 avait révélé des détournements massifs au ministère de la Défense nationale, mais personne n’a été poursuivi.

Cette absence de résultats a entraîné une démobilisation interne massive. La junte perdait sa légitimité aux yeux de la population. Les soutiens de première heure commençaient à se demander si le coup d’État avait réellement servi à quelque chose. Le discours de la junte avait perdu toute crédibilité, parce qu’elle reproduisait exactement les mêmes pratiques que ses prédécesseurs.

Quelle a été la réaction à une récente intervention du Parlement européen ?

En mars, le Parlement européen a adopté une résolution exigeant la libération de M. Bazoum. La junte a tenté de l’instrumentaliser : les puissances externes n’avaient pas abandonné leurs plans d’intervention, disait-elle. Sur le plan formel, le Parlement européen a le droit de se prononcer sur les violations des droits humains, puisque ces valeurs sont universelles. La Cour de justice de la CEDEAO et le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire avaient d’ailleurs tous deux ordonné la libération de M. Bazoum en jugeant sa détention arbitraire.

Pourtant, la résolution contenait des éléments controversés. Au-delà de la question Bazoum, elle comportait des remarques sur des questions migratoires. La politique européenne d’externalisation des frontières et de délégation du contrôle migratoire aux États africains est vivement contestée. La loi nigérienne de 2015 sur le trafic illicite des migrants, adoptée pratiquement sous la dictée de l’Union européenne (UE), avait suscité des critiques massives. Beaucoup y voient une violation d’un droit humain fondamental, la liberté de circulation.

Surtout, la résolution reflète l’isolement croissant de la France. Entre 2023 et 2025, l’Allemagne, l’Espagne et d’autres États européens avaient normalisé leurs relations avec la junte, laissant la France isolée. Le Parlement européen a été perçu comme un outil permettant à la France de réengager l’Europe et de regagner une solidarité qu’elle avait perdue. Pour beaucoup au Niger, il ne s’agissait pas d’une défense sincère des droits humains, mais d’une intervention géopolitique au service d’intérêts français.

Comment la junte a-t-elle restreint l’espace civique ?

L’espace civique au Niger a été systématiquement fermé. Une ordonnance de 2024 sur la cybercriminalité stipule que la production et la diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public exposent le contrevenant à une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. Et ce, même si les données sont vraies. Autrement dit, on peut être poursuivi pour avoir publié des faits avérés.

Pire encore : les dispositions de 2024 ont supprimé le sursis et les circonstances atténuantes pour ces infractions. Un juge ne peut prononcer ni l’un ni l’autre — une violation fondamentale des principes du droit pénal. Une autre ordonnance assujettit également le pouvoir judiciaire : elle accorde au chef militaire, érigé en président de la République, la faculté de prendre toutes mesures appropriées contre tout magistrat dont les décisions iraient à l’encontre des intérêts de la nation. Deux magistrats ont déjà été exclus de la magistrature pour cette raison. Une troisième ordonnance permet de retirer la nationalité à ceux jugés en intelligence avec des puissances ennemies ou compromettant l’intérêt de la nation — une définition vague qui englobe toute critique du régime militaire. Plus de 20 Nigériens ont ainsi été privés de leur nationalité en vertu de ce texte.

Au-delà de ces ordonnances, la junte a dissous toutes les formations politiques indépendantes, fermé un journal et dissous cinq syndicats du secteur judiciaire pour avoir protesté contre la radiation d’un magistrat — le tout par décret, en violation des conventions internationales du travail qui interdisent cette dissolution par voie réglementaire.

La dissolution la plus massive a visé les organisations de la société civile. La junte a exigé des rapports de toutes les structures en leur accordant un délai d’un mois. Au terme de ce délai, 1 665 organisations avaient produit leurs rapports, publiés au Journal officiel. La junte a ensuite dissous toutes celles qui n’y figuraient pas. Avant cette opération, les statistiques disponibles indiquaient environ 3 000 à 4 000 organisations et associations au Niger. Près de 60 % des organisations de la société civile ont ainsi été dissoutes en un seul acte.

Quelles sont les perspectives pour la démocratie au Niger ?

Il est très difficile de croire qu’une pression extérieure puisse libérer M. Bazoum et les autres détenus politiques. Chaque voix externe est immédiatement instrumentalisée par la junte comme preuve d’impérialisme. Ironiquement, le silence a ouvert plus d’espace pour la critique interne. Quand la menace d’intervention existait, la mobilisation interne était étouffée par la peur. Quand cette menace s’est atténuée, les voix critiques ont commencé à émerger. C’est précisément à ce moment que la junte a promulgué ses ordonnances liberticides. Le communiqué de l’UE en mars 2026 lui a permis de remobiliser les siens autour d’une menace extérieure.

Les voies de résistance réelles doivent être endogènes. Les forces externes doivent parler le moins possible : toute prise de parole externe tend à servir de prétexte pour discréditer les voix internes en les faisant passer pour des suppôts étrangers. Pourtant, certains continuent à résister localement. C’est un travail d’endurance : sensibilisation patiente, réunions clandestines, mécanismes de résistance qui préexistaient aux réseaux sociaux.

Le temps est l’allié des forces démocratiques. Historiquement, la répression seule n’a jamais suffi à maintenir le pouvoir. La société est actuellement au creux de la vague, mais elle rebondira.

CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.