CONGO : « Le résultat était déjà décidé avant même l’ouverture des bureaux de vote »
CIVICUS s’entretient de l’élection présidentielle en République du Congo avec Ivan Kibangou Ngoy, directeur exécutif de Global Participe, une organisation non gouvernementale de recherche-action sur la gouvernance démocratique basée à Pointe-Noire.
Le 15 mars, le président Denis Sassou Nguesso, âgé de 82 ans, a remporté l’élection avec près de 95% des voix, prolongeant un règne de 42 ans. Le résultat n’a surpris personne : deux grands partis d’opposition avaient boycotté le scrutin, des figures d’opposition majeures restaient emprisonnées ou en exil, et les observateurs indépendants s’étaient vu refuser toute accréditation. Le jour du vote, les frontières ont été fermées et l’accès à Internet a été coupé. Cette élection sans véritable opposition a donné le résultat escompté.
Comment expliquer le résultat de 94,8% ?
Le résultat de cette élection était prévisible dès le départ, et pour une raison fondamentale : le cadre légal donne libre cours à la tricherie électorale. La loi électorale ne contient pas les garde-fous nécessaires pour empêcher les manipulations. Le parti au pouvoir a systématiquement verrouillé le processus électoral, excluant ses opposants ainsi que la société civile indépendante de toute participation significative.
Les accréditations d’observateurs ont même été refusées aux organisations de la société civile (OSC) indépendantes, preuve d’un refus total de transparence. Sans observateurs indépendants, il n’existe aucun contrôle externe sur le déroulement du scrutin ni sur le dépouillement.
Le résultat n’a pas été le fruit de la compétition électorale ; c’est le résultat logique d’un système conçu pour garantir ce résultat. Quand le cadre légal permet la fraude, quand l’opposition ne peut pas faire campagne, quand les observateurs sont exclus, et quand le gouvernement contrôle tous les mécanismes d’administration, y compris l’administration électorale, le résultat devient inévitable. Ce n’est pas une anomalie mais le produit d’un système construit pour le produire, et pour lui donner une apparence de légitimité démocratique. Donc le résultat était déjà décidé avant même l’ouverture des bureaux de vote.
Comment la compétition a-t-elle été restreinte ?
Les partis de l’opposition et les OSC indépendantes n’ont pas eu le droit d’organiser des réunions publiques ni de se mobiliser ouvertement auprès de l’électorat. L’accès aux médias publics leur a également été refusé, les empêchant de communiquer avec les citoyens.
Le pays fonctionne encore sous le régime de l’autorisation préalable : toute activité politique publique doit être approuvée par le gouvernement. Ce système crée un déséquilibre fondamental : le camp au pouvoir peut organiser librement ses rassemblements, tandis que l’opposition est bloquée à chaque étape. Il faut passer d’urgence à un régime de simple déclaration, dans lequel les organisations civiles et les partis informeraient les autorités de leurs activités sans avoir besoin de leur accord. Sans ce changement, l’opposition ne dispose d’aucun mécanisme légal pour participer équitablement à la compétition politique.
L’emprisonnement et l’exil des figures d’opposition majeures envoient un message clair : le défi politique au régime de Sassou Nguesso est criminalisé. Deux des figures d’opposition les plus connues du pays ont été en prison pendant près d’une décennie. Quand les opposants ne peuvent pas se présenter, ne peuvent pas faire campagne, et ne peuvent même pas se déplacer librement, le résultat est prédéterminé non seulement par la fraude mais par l’élimination physique des alternatives. L’élection n’est qu’une mise en scène administrative conçue pour légitimer le maintien du pouvoir. Ce n’est pas un choix réel mais une démonstration du pouvoir de l’État sur une population réduite au silence.
Pourquoi l’Internet est-il coupé pendant les élections ?
Depuis l’avènement des réseaux sociaux, chaque élection s’est accompagnée d’une coupure d’Internet, une mesure délibérée prise par les autorités pour contrôler les informations circulant pendant le scrutin. La coupure d’Internet renforce directement le dispositif de tricherie électorale en empêchant la diffusion d’informations sur les irrégularités, les fraudes ou les violations des droits des électeurs. Sans Internet, les citoyens ne peuvent pas partager des photos ou des vidéos des bureaux de vote, les observateurs ne peuvent pas signaler les anomalies en temps réel, et les mouvements citoyens ne peuvent pas coordonner les efforts de monitoring.
La coupure d’Internet transforme effectivement le pays en zone d’information contrôlée où seuls les messages du gouvernement peuvent circuler. Cette pratique révèle que le régime comprend la puissance des réseaux sociaux comme outil de mobilisation et de responsabilisation. C’est la reconnaissance implicite que, sans contrôle de l’information, le régime ne pourrait pas maintenir son récit officiel. Cette pratique systématique révèle la fragilité de la légitimité du régime.
Comment la société civile s’est-elle mobilisée malgré les restrictions ?
Malgré les restrictions systématiques, la société civile s’est organisée en tenant des conférences de presse et des ateliers dans des espaces privés, où les autorités ne pouvaient pas intervenir directement. Ces réunions lui ont permis de coordonner les stratégies et de renforcer la cohésion entre les organisations, même avec un nombre limité de participants. Les conférences de presse ont permis un engagement direct avec les médias malgré les restrictions d’accès aux médias publics. La société civile a également utilisé les réseaux sociaux pour documenter les violations des droits, mobiliser les citoyens et maintenir une conversation publique sur les enjeux électoraux.
Ces stratégies révèlent cependant les limites de la résistance dans un environnement fortement contrôlé. Les réunions en espaces privés ne rejoignent qu’un public limité, et les réseaux sociaux peuvent être coupés à tout moment, comme cela s’est produit le jour de l’élection. Il faut renforcer la cartographie des OSC indépendantes, en identifiant et connectant tous ceux qui travaillent en dehors du contrôle du régime. Il faut aussi former les leaders des OSC aux techniques de sensibilisation et de mobilisation citoyenne.
Le peuple doit connaître le type de régime qui gouverne le Congo Brazzaville. Le régime actuel est incarné par le Parti Congolais du Travail, un ancien parti-État de type soviétique chassé du pouvoir par les urnes en 1992, lors des seules élections véritablement libres et transparentes que le pays n’ait jamais organisées. Ce régime est revenu au pouvoir par les armes après avoir renversé le gouvernement démocratiquement élu. Comprendre cette histoire est crucial : cela prouve que le changement démocratique est possible. Quand la population comprend les mécanismes de confiscation du pouvoir et refuse de les accepter, le régime perd sa légitimité même s’il conserve le contrôle formel de l’État.
Quel avenir pour la démocratie au Congo après 42 ans de règne ?
Quatre décennies sous le même régime, c’est le déni systématique de l’alternance démocratique, du droit fondamental des citoyens de changer de gouvernement par la voie électorale. Ce cinquième mandat du Général Sassou Nguesso consolide un cadre institutionnel conçu pour que personne d’autre n’accède jamais au pouvoir par voie démocratique.
Ce cadre opère par la contradiction systématique entre les promesses constitutionnelles et la pratique réelle. La constitution proclame le multipartisme, mais une loi ne reconnaît que les partis qui prêtent allégeance au pouvoir. La constitution crée un poste de chef de file de l’opposition, mais ce chef de file est le leader d’un parti affilié au pouvoir. La constitution crée un conseil consultatif des associations, mais cette institution est rattachée au cabinet du chef de l’État pour museler la société civile. Le pays est géré comme une caserne.
Il faut faire connaître et discréditer ce régime au niveau international, en dénonçant publiquement ses soutiens — notamment les gouvernants français et les multinationales pétrolières. La société civile indépendante doit multiplier les campagnes de sensibilisation, en présentiel et en ligne. La communauté internationale doit exercer une pression soutenue : sanctions, pression diplomatique, soutien aux organisations en exil. Sans cette combinaison d’action interne et de pression internationale, le changement démocratique restera impossible. Mais il est possible. Il s’est produit en 1992, et il peut se reproduire.
CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.