CIVICUS s’entretient au sujet des dernières élections législatives en Algérie avec Zakaria Benlahrech, avocat et directeur de la Fondation pour la Promotion des Droits, une organisation de la société civile algérienne engagée dans la défense et la protection des droits humains.

Le 2 juillet, les Algériens se sont rendus aux urnes pour élire les 407 membres de l’Assemblée populaire nationale, l’une des deux chambres du Parlement. Il s’agissait des deuxièmes élections législatives depuis le Hirak, le mouvement de contestation qui a conduit au départ du président Abdelaziz Bouteflika en 2019. Le scrutin s’est tenu dans un climat de répression accrue visant l’opposition, les journalistes et les défenseurs des droits humains, régulièrement poursuivis et condamnés à de lourdes peines.

Quels ont été les résultats de ces élections ?

Selon les résultats définitifs proclamés par la Cour constitutionnelle le 18 juillet, le Front de libération nationale, parti au pouvoir, est arrivé en tête avec 91 sièges, devant le Rassemblement national démocratique, avec 74, le Front El Moustakbal, avec 56, et le Mouvement de la société pour la paix, avec 43. Les listes indépendantes, qui avaient nettement progressé en 2021, n’ont remporté cette fois que 33 sièges, et le Front des forces socialistes seulement 12.

Ces résultats marquent le retour d’une configuration dominée par les partis proches du pouvoir exécutif qui, avec leurs alliés, disposent d’une majorité confortable. La composition de la nouvelle Assemblée ne traduit aucun renouvellement réel de la classe politique. Elle ne comptera que 23 femmes, un recul préoccupant.

L’élément le plus significatif de ce scrutin a été la très faible participation : 21,24 % sur le territoire national, 10,75 % parmi les électeurs établis à l’étranger. Près de quatre électeurs sur cinq se sont donc abstenus.

Comment expliquer une abstention aussi massive ?

Cette abstention n’est ni de l’apathie ni du désintérêt. C’est un acte politique, lucide et massif. Je la qualifierais de « Hirak silencieux » : les Algériens ne peuvent plus manifester — toute manifestation est de fait interdite depuis 2021 — alors ils s’expriment par le vide qu’ils laissent dans les bureaux de vote. Le message est limpide : les citoyens ne croient plus que le vote puisse changer quoi que ce soit dans un système où tout est décidé en amont.

Cette défiance s’est construite. Elle vient de la répression du Hirak, de l’emprisonnement de centaines de personnes pour de simples opinions, de la fermeture méthodique de l’espace médiatique et associatif, et de scrutins successifs — présidentielle de 2019, référendum constitutionnel de 2020, législatives de 2021, présidentielle de 2024 — tous marqués par des taux de participation historiquement bas.

L’abstention traduit une rupture profonde entre la société et les institutions, et fragilise la légitimité de la nouvelle Assemblée. En tant qu’avocat, je défends depuis 2019 des dizaines de personnes détenues ou poursuivies pour leurs opinions : des jeunes, des syndicalistes, des journalistes, des militants, parfois pour de simples publications sur Facebook. Comment demander ensuite à leurs proches et à leurs concitoyens de se rendre aux urnes comme si rien ne s’était passé ?

Pourquoi de nombreux candidats n’ont-ils pas pu se présenter ?

L’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) a écarté de nombreux candidats lors de la validation des candidatures. Selon le bilan définitif, 61 listes regroupant 842 candidats ont été rejetées, et 2 370 recours ont été introduits contre ces rejets.

L’ANIE a invoqué plusieurs motifs. Certains correspondaient à des conditions juridiques objectives. D’autres reposaient sur des notions vagues, comme des liens supposés avec des « milieux douteux ». Plusieurs partis ont d’ailleurs dénoncé le caractère opaque ou arbitraire de certaines décisions.

Tout cela montre que la compétition a été fortement encadrée avant même l’ouverture des bureaux de vote. Quand l’administration décide aussi largement qui peut se présenter, le choix des électeurs s’en trouve restreint.

Quelles sont les conséquences de cette répression pour la société civile, et comment votre organisation y répond-elle ?

Les conséquences sont extrêmement graves. De nombreuses personnes restent détenues ou poursuivies pour avoir exercé pacifiquement leurs libertés d’expression, d’association ou de réunion. Ces poursuites s’appuient souvent sur des dispositions pénales vagues, à commencer par l’article 87 bis du Code pénal, dont la définition très large du terrorisme permet de viser des journalistes et des défenseurs des droits humains.

La répression s’étend à l’expression en ligne. En décembre 2024, de jeunes contestataires ont lancé le mouvement Manich Radi (« Je ne suis pas satisfait ») pour dénoncer les atteintes aux libertés et la situation socio-économique. Plusieurs militants et journalistes ont ensuite été arrêtés et condamnés pour leurs publications sur les réseaux sociaux. Certains ont été jugés en procédure accélérée, sans pouvoir préparer correctement leur défense.

Journalistes, syndicalistes, défenseurs des droits humains, responsables politiques et ceux qui les défendent sont exposés aux poursuites, à la détention provisoire et à des condamnations liées à leur activité ou à leurs prises de position, auxquelles s’ajoutent des interdictions de sortie du territoire.

Le tissu associatif indépendant a lui aussi été profondément affaibli. De nombreuses organisations, dont la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, à laquelle j’ai appartenu, ont été dissoutes ou empêchées de fonctionner à la demande du ministère de l’Intérieur.

L’effet d’ensemble est une puissante intimidation. L’autocensure gagne du terrain et des voix de la société civile ont été poussées à l’exil. Les organisations indépendantes peinent désormais à documenter les violations, à informer les citoyens et à observer les élections. Ce climat n’a pas seulement frappé les personnes poursuivies : il a affaibli tout l’espace civique et rendu quasi impossible un suivi citoyen indépendant du scrutin.

C’est là qu’intervient la Fondation pour la Promotion des Droits. Nous documentons les violations, accompagnons juridiquement les personnes visées et saisissons les mécanismes nationaux et internationaux compétents. Nous cherchons ainsi à protéger les défenseurs, à rouvrir l’espace civique et à faire respecter l’État de droit, le pluralisme et les libertés fondamentales.

Quelles sont les exigences de la société civile, et de quel soutien international a-t-elle besoin ?

Les revendications de la société civile sont avant tout juridiques. On demande la libération de toutes les personnes détenues pour avoir exercé pacifiquement leurs libertés civiques, et l’abandon des poursuites engagées contre elles. On réclame aussi la révision des dispositions contraires aux normes internationales, notamment l’article 87 bis du Code pénal, et un contrôle judiciaire effectif des procédures d’inscription sur les listes de personnes qualifiées de terroristes. On appelle enfin à garantir les droits inscrits dans la Constitution par une justice indépendante et des recours efficaces.

Sur le plan international, nous demandons davantage de cohérence et de constance. Les partenaires de l’Algérie, notamment l’Union européenne et ses États membres, ne devraient pas séparer leurs intérêts énergétiques, sécuritaires ou migratoires de la situation des droits humains. Ces questions doivent être posées systématiquement dans les dialogues politiques et les relations bilatérales.

Il est aussi essentiel de soutenir les mécanismes des Nations unies, dont l’Examen périodique universel auprès du Conseil des droits de l’homme, ainsi que la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, auxquels la société civile transmet régulièrement des informations documentées. Enfin, les défenseurs menacés ont besoin d’une protection rapide, de visas d’urgence, d’un soutien durable aux organisations indépendantes et d’une mobilisation médiatique et diplomatique en faveur des détenus.

CIVICUS s’entretient avec un large éventail d’activist·e·s, d’expert·e·s et de dirigeant·e·s de la société civile afin de recueillir différents points de vue sur l’action de la société civile et d’autres questions d’actualité, dans le but de les publier sur sa plateforme CIVICUS Lens. Les opinions exprimées dans les entretiens sont celles des personnes interviewées et ne reflètent pas nécessairement les positions de CIVICUS. Leur publication ne constitue pas une expression de soutien aux personnes interviewées ni aux organisations qu’elles représentent.