La 66e session de la Commission de la condition de la femme (Commission on the Status of Women, CSW) de l’Organisation des Nations unies (ONU) s’est tenue en mars 2022 dans un format hybride : de nombreuses délégations gouvernementales se sont rencontrées en personne, mais la plupart des activités de la société civile ont eu lieu en ligne. Les organisations de défense des droits des femmes ont apporté au débat les perspectives de différentes femmes sur le changement climatique, le thème principal de cette année, et sur l’autonomisation économique, l’accès égal aux droits en matière de santé sexuelle et procréative et sur d’autres questions. Si elles ont réussi à contenir les groupes anti-droits de plus en plus audacieux et fervents, l’espoir de faire accroître la participation de la société civile aux travaux des Nations unies n’a pas été concrétisé. D’ici la prochaine réunion de la CSW67, les organisations s’attacheront à traduire les progrès réalisés sur le papier en changements concrets.

Deux ans après le début de la pandémie, la perspective d’un énième événement virtuel n’était peut-être pas très alléchante pour les milliers de militants des droits des femmes qui, chaque année et en nombre toujours croissant, se réunissent pour la session annuelle de la Commission de la condition de la femme (CSW).

La CSW, forum mondial le plus important sur les droits des femmes, se tient chaque année en mars au siège des Nations unies (ONU) à New York. Après l’annulation de l’édition 2020, quelques jours seulement après la déclaration de la pandémie de COVID-19 par l’OMS, et une édition 2021 qui s’est déroulée sans grand éclat, la 66e session de 2022 s’est à nouveau tenue dans un format qualifié d’ « hybride » – un terme quelque peu trompeur qui signifie que les délégations gouvernementales peuvent se rencontrer en personne, mais que la majeure partie de la société civile mondiale doit participer en ligne.

Toutefois, étant donné l’urgence des questions abordées dans ce forum, la société civile a dû mettre de côté ses doutes sur la qualité de l’accès au forum. Elle ne pouvait pas se permettre de laisser passer l’occasion de débattre de tous ces sujets. Et comme elle connaît bien cet évènement, elle a essayé tant bien que mal de démocratiser l’accès au forum.

Après deux semaines d’activité frénétique, la dernière réunion formelle de la CSW s’est tenue le 25 mars afin d’adopter les conclusions concertées de la session, le document final officiel des sessions de la CSW qui formule des recommandations à l’intention des gouvernements, des organes intergouvernementaux, de la société civile et d’autres acteurs clés.

Mais au moment même où l’on entendait les applaudissements de satisfaction de la cérémonie de clôture dans le cyberespace, la société civile s’était déjà attelée à une autre tâche. Durant le bref moment de calme entre la session très animée et la tâche exigeante du suivi de la mise en œuvre des engagements, les participants ont fait le bilan de l’expérience afin de tirer des leçons pour le travail à venir. Leurs conclusions étaient mitigées.

Au carrefour des questions de genre et des enjeux environnementaux

Bien que la CSWU soit presque aussi ancienne que l’ONU elle-même, c’est au milieu des années 1990 qu’elle est devenue une pièce maîtresse de l’architecture mondiale des droits des femmes, lorsqu’elle est devenue le principal forum d’évaluation des progrès et des lacunes dans la mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d’action de Pékin de 1995, qui a fait date.

Le thème prioritaire de la CSW 2022, à savoir « parvenir à l’égalité des sexes et à l’autonomisation de toutes les femmes et filles dans le cadre des politiques et programmes relatifs au changement climatique, à l’environnement et à la réduction des risques de catastrophe », avait un caractère historique : pour la première fois, la CSW se trouvait au carrefour des droits des femmes et du changement climatique, de la dégradation de l’environnement, des crises et des catastrophes.

Ce thème a attiré un grand nombre d’organisations de la société civile (OSC) qui s’intéressent au changement climatique et qui ne font pas nécessairement partie des participants habituels de la CSW. Ce thème avait le potentiel de donner une nouvelle visibilité à ceux qui s’efforcent de mettre en évidence les effets du changement climatique sur les femmes et les filles et de proposer des solutions dirigées par des femmes.

Ce que nous voulions vraiment voir mis en avant lors de la CSW66, c’est la reconnaissance des causes profondes et des conséquences du changement climatique sur les femmes, ainsi que leurs effets qui entraînent des inégalités et des violations croissantes des droits des femmes.

Il nous semblait très important d’évoquer les pertes et les dommages résultant du changement climatique et le retard dans le déploiement des efforts d’atténuation des effets du changement climatique. Il aurait été bon que la CSW66 soutienne un mécanisme financier pour faire face aux pertes et aux dommages dus à la crise climatique, ainsi qu’un mécanisme de redevabilité pour tenir pour responsables ceux qui ont causé la crise climatique, en particulier les grandes entreprises de combustibles fossiles. Nous devons nous attaquer aux causes profondes du changement climatique afin que nos sociétés deviennent durables.

Nous voulions également souligner le fait que les attaques perpétrées contre les militantes des droits humains et de l’environnement en Asie et dans le Pacifique en lien avec la crise climatique se poursuivent. Elles sont en première ligne de la crise climatique et s’efforcent jour après jour de sensibiliser et de s’opposer aux effets catastrophiques des industries extractives et de la combustion de combustibles fossiles, et elles doivent être protégées.

Misun Woo et Wanun Permpibul, Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement et Climate Watch Thaïlande

Autonomisation économique

Le thème d’examen de la CSW66 (issu des conclusions concertées de la session précédente) était « l’autonomisation économique des femmes dans un monde du travail en mutation ». Il s’agissait d’attirer l’attention sur les problèmes urgents qui se sont posés après deux ans d’une pandémie qui a eu une incidence disproportionnée sur les femmes : elles ont été évincées du marché du travail par millions, ont été exposées à une aggravation des conditions de travail et d’exploitation, et la répartition déjà inégale du travail domestique au sein des familles s’est encore aggravée. Il n’a jamais été aussi important de disposer d’un espace permettant de défendre les droits sociaux et économiques des femmes et de mettre en place des programmes de lutte contre la pandémie qui promeuvent ces droits.

La société civile a souligné qu’au rythme actuel des progrès, il faudra des siècles pour que les femmes atteignent l’égalité économique. Elle a plaidé pour que les États soutiennent l’autonomisation économique des femmes et remettent en question les stéréotypes et les rôles rigides attribués à l’un ou l’autre des sexes, qui entravent la vie des femmes.

Nous voulions profiter de la CSW66 pour reconnaître la manière dont les stéréotypes sexistes sapent les droits des femmes et pour inclure des appels fermes à l’action dans les conclusions concertées de la session.

Les stéréotypes sexistes portent atteinte aux droits économiques des femmes de multiples façons : ils influencent leurs aspirations, leurs sources de soutien, leurs perspectives, leurs perceptions et leur accès aux ressources telles que le financement et les marchés, et ont une incidence sur l’écosystème entrepreneurial au sens large.

Nous avons également exprimé des inquiétudes quant aux défis auxquels les femmes sont confrontées en matière d’entreprenariat dans le contexte de la pandémie. En raison de la pandémie, les femmes entrepreneurs ont subi des répercussions, telles que de nouvelles pertes des revenus, des fermetures temporaires et permanentes d’entreprises, des licenciements de personnel, des opportunités commerciales manquées et un accès limité à des financements et à des capitaux souvent déjà limités.

Les entreprises détenues par des femmes sont confrontées à des obstacles supplémentaires pour accéder aux aides publiques et sont plus susceptibles de mettre la clef sous la porte, car beaucoup de ces femmes font part de difficultés à gérer le travail domestique non rémunéré qu’elles doivent assumer en plus de leurs autres responsabilités. Les entreprises détenues par des femmes sont surreprésentées dans les secteurs les plus vulnérables aux effets néfastes de la COVID-19, tels que le commerce de détail, l’hôtellerie, le tourisme, les services et l’industrie textile.

Nous avons également mis en évidence le travail domestique non rémunéré qui touche les femmes de manière disproportionnée. Même avant la pandémie, les femmes consacraient environ trois fois plus d’heures que les hommes à effectuer du travail domestique et à fournir des soins à leurs proches non rémunérés. La pandémie a augmenté la charge de travail non rémunérée – tant pour les femmes que pour les hommes – mais ce sont les femmes qui en font toujours le plus.

Helen McEachern, Cherie Blair Foundation for Women (Fondation Cherie Blair pour les femmes), Royaume-Uni

Justice dans le domaine des droits en matière de santé sexuelle et procréative

Des luttes ancestrales pour les droits en matière de santé sexuelle et procréative se sont inévitablement poursuivies lors de la CSW66. Les groupes féministes et LGBTQI+ ont réaffirmé le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur vie. Elles ont cherché à protéger le droit à l’avortement à une époque où des réactions hostiles menacent de faire régresser la société, et ont présenté l’accès à l’avortement comme une question de santé publique et de justice sociale fondamentale. Ces luttes ont continué à réclamer la reconnaissance et l’inclusion des femmes « dans toute leur diversité », une expression qui a été très controversée lors de la finalisation des conclusions concertées de la CSW66.

Les militants ont souligné que la violence et la discrimination fondées sur le genre dont sont victimes quotidiennement les femmes queer et transgenres ainsi que les personnes neutres du point de vue du genre ont été exacerbées par leur exclusion de la CSW, en raison d’une compréhension étroite et bigote du concept même de « femme ». Ils ont insisté sur la nécessité d’une définition intersectionnelle et multidimensionnelle du concept des femmes « dans toute leur diversité ».

Au moment où la CSW prenait de plus en plus l’allure d’un champ de bataille et d’une guerre culturelle au sens large, les personnes opposées à la revendication de l’égalité des sexes se sont également fait entendre. Bien que les réunions virtuelles aient privé les groupes anti-droits de leurs tactiques habituelles d’intimidation et d’éviction, ils sont restés très actifs en ligne, en faisant circuler des pétitions pour dire aux délégués des États que « l’avortement n’est pas la solution au changement climatique », affirmant que le changement climatique était utilisé comme une « excuse » pour promouvoir une soi-disant « idéologie du genre », et en déplorant la prétendue exclusion des OSC soi-disant « pro-vie » de la CSW.

Dans son discours d’ouverture, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, qui s’est lui-même déclaré féministe, a reconnu de manière implicite les conflits entre les droits liés au genre et le changement climatique. Sans mentionner explicitement les droits en matière de santé sexuelle et procréative, il a déclaré que la lutte contre l’inégalité entre les sexes exigeait « un front uni qui protège les acquis durement gagnés dans le domaine des droits des femmes, tout en investissant dans l’apprentissage tout au long de la vie, les soins de santé, des emplois décents et la protection sociale des femmes et des filles ». Il a mis en garde contre le fait que « les droits des femmes sont en train de reculer » et a conclu : « Nous devons nous opposer à ce recul ».

Le pouvoir de décision, ou « l’éléphant dans la pièce »

Au fil des siècles, les femmes ont connu l’humiliation d’être soumises à des règles qu’elles n’ont pas contribué à définir. Elles ont dû accepter que d’innombrables hommes en position de pouvoir décident du corps de la femme. Les organisations de défense des droits des femmes du monde entier ont fait l’expérience frustrante de devoir demander en vain aux organes législatifs de leur pays – généralement composés d’une grande majorité d’hommes – d’adopter des lois qui profitent aux femmes. Ces personnes savent que l’exclusion des femmes du processus décisionnel ne fait que perpétuer les stéréotypes sexistes qui les ont d’emblée tenues à l’écart du pouvoir. Elles sont parfaitement conscientes qu’une représentation politique plus équitable est une clé qui peut ouvrir beaucoup de portes. Sans surprise, la société civile n’a cessé d’aborder les questions de représentation lors de la CSW66, comme elle l’avait fait lors des sessions précédentes.

L’exclusion des femmes de la formulation des politiques et des processus décisionnels perpétue les injustices liées au genre et les violations des droits. Nous devons changer les dynamiques de pouvoir de manière à ce que chaque personne puisse exercer le pouvoir qui lui est inhérent avec dignité. La plupart des femmes n’ont pas la possibilité d’exercer leurs droits démocratiques et d’accéder à des postes de haut niveau en politique, car elles sont systématiquement mises à mal.

Misun Woo et Wanun Permpibul, Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement et Climate Watch Thailand

 

À première vue, on voit des femmes occuper des postes de haut niveau dans tous les domaines de la société à Trinité-et-Tobago. Mais si l’on gratte sous la surface, on se rend compte que ces femmes ne sont pas les véritables décideurs.

Les femmes ne reçoivent pas le soutien nécessaire pour se porter candidates à un poste politique. Elles sont certes choisies comme candidates, mais le chemin vers le succès est souvent escarpé et semé d’embûches. On demande souvent aux femmes de se porter candidates dans des circonscriptions que leur parti juge particulièrement difficiles à gagner, de sorte qu’elles sont presque assurées de perdre. Les femmes se présentent, mais ne gagnent pas forcément. Pour gagner, elles auraient besoin d’un soutien financier et d’un appui en matière de coordination.

De plus, bon nombre de ces femmes sont souvent mères, épouses, et aidantes, et ont donc des tâches supplémentaires qu’elles assument seules. Elles assument tous ces rôles simultanément et on attend d’elles qu’elles réussissent dans chacun d’eux.

Les femmes doivent avoir davantage accès au pouvoir de décision politique. Il ne s’agit pas seulement d’être dans la pièce, mais d’être à la table, de contribuer, d’être écoutées et de voir leurs idées examinées, promues et mises en œuvre.

Il ne suffit pas d’inscrire le nom d’une femme sur un bulletin de vote. Il ne suffit pas non plus d’élire une femme sans lui offrir un environnement favorable qui valorise son point de vue unique sur les questions.

Terry Ince, Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) de Trinité-et-Tobago

La sous-représentation des femmes en politique et ses effets se reproduisent dans tous les espaces de décision, à tous les niveaux, y compris aux Nations unies. Même à la Commission de la condition de la femme, où les femmes sont plus représentées qu’ailleurs compte tenu de sa raison d’être, les personnes les plus touchées par les questions qu’elle est censée traiter continuent d’être largement sous-représentées.

Étant donné que la crise climatique touche plus durement les femmes de l’hémisphère sud, et en particulier les femmes de couleur, les femmes indigènes, rurales et migrantes, les femmes et les filles en situation de handicap et les personnes LGBTQI+, leurs voix auraient dû être entendues lors de la CSW66. Elles ont certes bénéficié d’une plateforme pour exprimer leurs préoccupations lors de la CSW, mais on peut difficilement affirmer que leurs points de vue ont été dûment pris en compte ou qu’ils ont été intégrés dans les conclusions et recommandations de la session.

Il existe de nombreux plans visant à garantir que les femmes occupent des postes de décision. En théorie, ces plans sont toujours louables, mais leur mise en œuvre n’est pas forcément acquise. Cela pourrait être dû à un manque d’engagement et de responsabilisation des instances internationales. Espérons qu’avec le temps, nous verrons de réels changements. Mais pour l’instant, nous pensons que le système des Nations unies doit être réformé.

Zarin Hainsworth, National Alliance of Women’s Organisations (« Alliance nationale des organisations féministes »), Royaume-Uni

 

Les discours en faveur du leadership politique des femmes et de leur intégration dans le processus décisionnel sont bien là. Pourtant, en 76 ans d’histoire, seules quatre femmes ont été élues à la présidence de l’Assemblée générale des Nations unies. De même, l’ONU n’a jamais eu de femme comme secrétaire générale. Il reste donc encore beaucoup à faire pour garantir la participation et la représentation égales des femmes dans les processus décisionnels à tous les niveaux. Nous devons également veiller à ce que la voix et l’action des femmes et des filles les plus vulnérables influencent les décisions de ces plateformes internationales. Nous avons été témoins d’un recul des droits des femmes dans de nombreux domaines, d’où l’importance du leadership féministe et de la participation politique des femmes aux processus des Nations unies.

Helen McEachern, Cherie Blair Foundation for Women, Royaume-Uni

Attentes des participants et accès au CSW66

Après avoir découragé la société civile de se rendre à New York pendant des semaines, l’ONU a annoncé, trois jours avant le début de la CSW66, que celle-ci aurait à nouveau accès au siège de l’ONU. Il était alors trop tard pour la plupart des personnes de se rendre à New York. La société civile a prévenu que son exclusion rendrait cette CSW moins progressiste qu’elle n’aurait pu l’être.

Un nombre limité d’OSC ont été impliqués dans les sessions publiques ; la plupart d’entre elles ont participé à des événements secondaires en ligne et à des événements parallèles organisés par la société civile ou par des États membres de l’ONU qui les soutiennent. Elles ont fait part de leurs appels au plaidoyer aux missions permanentes auprès de l’ONU par courriel et via les réseaux sociaux.

La plupart des représentants de la société civile ont participé virtuellement et ont tenté d’exploiter pleinement le potentiel des événements en ligne, qui ont au moins le mérite d’éliminer certains des obstacles habituels, à savoir l’obtention de visas, les voyages longs et coûteux et l’obtention d’une accréditation pour accéder au siège de l’ONU. Ils ont toutefois constaté que les difficultés d’accès rencontrées par les femmes dans la vie réelle se reproduisaient en ligne, et que la participation virtuelle comportait ses propres difficultés. Nombre d’entre elles ont été confrontées à des problèmes de connexion à Internet et à des difficultés dues au décalage horaire et aux barrières linguistiques, sans compter le manque d’organisation qui s’est traduit par des annonces tardives, des changements de dernière minute et des instructions confuses. La société civile a tout simplement été exclue de certaines salles, tandis que certaines sessions se sont remplies rapidement alors que le nombre de participants autorisés était limité. Le désavantage du format hybride est qu’il peut désavantager les deux parties sans créer de conditions de travail équitables.

Relativement peu d’organisations ont participé en personne, celles qui ont pu l’être ont dû assumer des frais élevés. La Green Girls Platform (« Plateforme des filles vertes ») du Malawi, par exemple, n’a pu envoyer qu’une seule personne pendant trois jours en raison de ressources financières limitées. Ce manque d’accès aux évènements est problématique, car le plaidoyer est un effort à long terme et, pour obtenir des résultats, les OSC à la base devraient pouvoir participer pleinement, non seulement à l’une ou l’autre conférence de la CSW ou du climat, mais aussi aux réunions mondiales successives.

Nous avons pris la décision politique d’assister en personne à la CSW66, même si nous étions préoccupées par les restrictions liées à la COVID-19 et qu’il y avait beaucoup d’incertitudes concernant la participation des OSC à la CSW66. Cette décision a été motivée par le fait que nous, les femmes de l’hémisphère sud, avons perdu des occasions importantes et la possibilité d’influencer les processus multilatéraux pendant la crise de la COVID-19.

Nous estimons que la CSW66 n’était pas bien organisée, en particulier du point de vue des OSC du Sud. Tout était très incertain et les OSC n’ont pas reçu suffisamment d’informations, tandis qu’ONU Femmes nous déconseillait constamment de nous rendre à New York. Nous n’avons eu accès au bâtiment de l’ONU que deux ou trois jours avant le début de la CSW66. Ce n’est que par le biais d’une annonce informelle que nous avons appris que des billets pour un événement spécial seraient distribués à deux représentants par organisation ayant une accréditation auprès du Comité économique et social des Nations unies pour accéder à la salle de conférence afin d’y assister. Si l’annonce avait été faite officiellement par l’ONU à temps, elle aurait pu atteindre un plus grand nombre d’OSC qui avaient le droit d’être présentes.

Nous avons également été déçues de constater que les OSC continuent d’être exclues de la salle de négociation. La société civile des pays du Sud est confrontée à de nombreuses restrictions structurelles en matière de participation, notamment des contraintes de temps et des barrières linguistiques. Nous voulions vraiment que la CSW66 facilite la participation significative et démocratique des femmes, d’autant plus qu’une résolution sur les méthodes de travail a été négociée cette année. Cependant, cela a été un nouvel échec. Pour nous, cette situation n’a fait que confirmer la déconnexion entre laréalité de la vie des femmes et l’élaboration des politiques au niveau mondial.

Misun Woo et Wanun Permpibul, Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement et Climate Watch Thailand

 

Il est important d’aider les partenaires des pays à revenus faibles et moyens à participer et à rejoindre ces plateformes – et, plus généralement, de fournir un soutien financier durable au travail de plaidoyer pluriannuel. Les changements de politiques et de pratiques se produisent rarement en un cycle de 12 mois ou si vous ne participez qu’une seule fois à une plateforme mondiale comme celle de la CSW, car le plaidoyer prend du temps et représente un engagement à long terme. Le changement n’est possible que si le financement d’un agenda à plus long terme est soutenu.

Helen McEachern, Cherie Blair Foundation for Women, Royaume-Uni

Malgré les obstacles, les attentes des participants ont été en grande partie satisfaites, à savoir soulever des questions, avoir des discussions utiles, nouer des contacts, collaborer avec d’autres militants et organisations du monde entier et apprendre d’eux,et s’unir pour parler d’une voix commune. La société civile a accueilli toute une série d’événements qui ont mis en lumière les expériences et les revendications de groupes, et y a participé.  Parmi ces groupes figurent les adolescents et les jeunes femmes, les travailleuses, les défenseurs indigènes des droits humains et les défenseurs en matière d’environnement.

Nous espérions pouvoir entrer en contact avec des organisations de défense des droits des femmes et des militants du monde entier, à collaborer avec eux et à apprendre d’eux afin d’œuvrer ensemble pour la justice climatique.

Nous avons rappelé les réalisations et les contributions de nos femmes, examiné la réalité et les effets du changement climatique sur les femmes et demandé que les règles du jeu soient plus équitables et que les mesures d’atténuation et d’adaptation au changement climatique tiennent compte de la dimension de genre afin de garantir un avenir durable pour tous.

Eucharia Abua, African girls empowerment (AGE) network (« Réseau d’autonomisation des femmes africaines »)

 

Notre objectif était de travailler et de collaborer avec d’autres OSC dans le but de mettre les questions relatives aux femmes au premier plan et de promouvoir l’autonomisation des femmes. Il nous semble avoir atteint cet objectif. Nous voulions également communiquer avec les États membres de l’ONU, ce qui est également chose faite dans une certaine mesure.

Zarin Hainsworth, National Alliance of Women’s Organisations, Royaume-Uni

 

Nous nous attendions à ce que nos préoccupations soient entendues et à trouver collectivement des solutions à certains des défis les plus importants. Bien que nos besoins aient été satisfaits dans une certaine mesure, nous n’avons pas été très impressionnés par les résultats. Mais nous sommes convaincues que les choses vont s’améliorer.

Joy Hayley Munthali et Dorothy Kazombo Mwale, Green Girls Platform, Malawi

Les conclusions de la session : une occasion manquée

Par contre, pour ce qui est d’espérer que les déclarations politiques ambitieuses se traduisent par des changements sur le terrain, les choses ont été différentes. Comme d’habitude, les OSC n’ont pas été autorisées à participer aux négociations officielles des conclusions concertées.

Bien que les espaces de négociation soient fermés à la société civile, il existe différentes manières dont les OSC et les militants tentent normalement d’influencer les résultats. De nombreuses OSC commencent à se préparer pour la CSW à peu près en même temps que leurs gouvernements, jusqu’à un an à l’avance. Elles préparent des notes et des fiches d’information qu’elles envoient au groupe d’experts d’ONU Femmes et au bureau du Secrétaire général de l’ONU, dans l’espoir qu’elles seront intégrées à la base factuelle utilisée pour préparer les rapports qui guident les États dans leurs négociations. Elles entretiennent des relations avec certaines délégations et forment des coalitions d’OSC afin d’accéder ensemble aux projets zéro et aux versions ultérieures, de s’informer sur le contenu et le ton des négociations en cours, d’alerter sur les lignes rouges et de fournir des contributions et des suggestions de formulation.

Mais cette fois-ci, les négociations qui ont abouti aux conclusions concertées de la session se sont déroulées en personne à New York, alors que la plupart des OSC étaient en ligne. Cela a privé la société civile d’un point d’entrée essentiel : les contacts personnels avec des délégués des États partageant les mêmes idées.

Les conclusions concertées qui en ont résulté ont, comme on pouvait s’y attendre, été saluées comme « révolutionnaires » et « historiques », car elles sont les premières à reconnaître les liens entre le changement climatique et l’inégalité des sexes. La société civile a toutefois exprimé sa déception face à l’ambition limitée et aux omissions flagrantes du document, ainsi qu’à sa propension à laisser les pollueurs des secteurs public et privé s’en tirer à bon compte.

Les OSC féministes ont pu revendiquer quelques victoires, tout comme le camp anti-droits, malheureusement.

Le texte final est clair quant aux effets du changement climatique et de la dégradation de l’environnement sur les femmes et les filles et fait référence aux « formes multiples et croisées de discrimination et de marginalisation », mais ne reconnaît pas les femmes « dans toute leur diversité ». Il souligne la nécessité de garantir l’accès universel aux services en matière de santé sexuelle et procréative, mais reconnaît également « l’importance de mettre en œuvre des politiques favorables à la famille et axées sur la famille », légitimant ainsi le discours anti-droit sur l’intégrité de la famille – traditionnellement définie comme étant composée d’un homme et d’une femme – qui permet des attaques contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI+.

L’expression « femmes défenseurs des droits humains dans le domaine de l’environnement » ne figure pas dans le texte, mais une référence est faite aux femmes défenseurs des droits humains qui « travaillent sur des questions liées à l’environnement, à la terre et aux ressources naturelles, ainsi qu’aux droits des peuples autochtones ».

Les conclusions mettent également l’accent sur le principe du consentement préalable, libre et éclairé, qui est essentiel pour lutter contre les multiples discriminations dont sont victimes les femmes et les filles autochtones. Elles contiennent un langage fort sur l’élimination, la prévention et la réponse à toutes les formes de violence contre toutes les femmes et les filles, en ligne et hors ligne, s’engagent à combler le fossé numérique entre les sexes et reconnaissent la contribution et la nécessité de protéger les femmes journalistes et les professionnels des médias.

Toutefois, les engagements relatifs au changement climatique sont faibles dans tous les domaines, au point que les OSC environnementales les considèrent comme un simple ajout aux habituelles conclusions concertées. Selon WECF International, un réseau mondial pour les femmes et le développement durable, ils dénotent l’absence de « tout sentiment d’urgence ».

Le document évite d’aborder la question du financement de la transition climatique et néglige le rôle de la politique fiscale en tant que mécanisme clé pour parvenir à l’égalité des sexes dans le contexte du changement climatique, de l’environnement et de la réduction des risques de catastrophe. Il ne mentionne pas la nécessité de supprimer les subventions à l’industrie des combustibles fossiles. En effet, conformément à des années de déni dans les discussions des Nations unies sur le changement climatique, il ne mentionne pas une seule fois l’industrie principalement responsable de la crise. Plus généralement, il évite de demander des comptes au secteur privé.

De plus, le document offre aux États une échappatoire facile : les expressions « comme il convient » et « le cas échéant » sont utilisées 10 fois dans le texte de 20 pages, ce qui permet aux États de prétendre qu’ils ne sont pas en mesure de se conformer à diverses recommandations. Il permet de retarder encore plus les choses, même si, comme l’a récemment indiqué le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies, le temps d’agir contre le changement climatique est presque écoulé.

Nous nous attendions à ce que la CSW remplisse une double mission, celle de faire progresser les engagements mondiaux en matière de changement climatique et de promouvoir les droits humains des femmes, légalité des sexes et lautonomisation des femmes.

Malheureusement, la CSW66 n’a pas été à la hauteur de nos attentes sur ces deux points. Elle n’a pas examiné les causes profondes de la crise climatique et sur l’étendue de ses effets sur les droits humains des femmes et l’égalité des sexes. Elle s’est surtout contentée d’ajouter une formulation sur le changement climatique, la dégradation de l’environnement et les catastrophes à la fin du texte existant des conclusions de la CSW66. Elle n’a pas abordé les causes structurelles de la crise, et les conclusions et recommandations ne sont donc pas conçues pour aborder et rectifier ces problèmes structurels.

Nous devons prêter attention, par exemple, à la façon dont les conclusions concertées de la CSW66 libèrent dans la pratique les gouvernements de leur obligation de réglementer le secteur privé en matière de droits humains. Au lieu de cela, elles tentent de renforcer les rôles et les responsabilités du secteur privé et les encouragent simplement à mener une diligence raisonnable en matière de droits humains et d’environnement, le cas échéant.

Un autre exemple concret est l’objectif net zéro inclus dans le texte. La plupart des États accueillent favorablement cet objectif qui vise à établir un équilibre entre la quantité de gaz à effet de serre produite et la quantité retirée de l’atmosphère. Ce faisant, ils confient la responsabilité de déterminer l’avenir à ceux qui sont à l’origine du changement climatique.

Si la CSW66 voulait vraiment mettre fin aux effets du changement climatique et pensait réellement qu’il s’agit d’une urgence climatique, elle n’opterait pas pour un objectif net zéro, qui fait gagner du temps à ceux qui exploitent les combustibles fossiles et polluent la planète pour continuer leurs activités comme si de rien n’était, et se concentrerait plutôt sur une transition juste et équitable vers des systèmes d’énergie décentralisés et renouvelables.

Misun Woo et Wanun Permpibul, Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement et Climate Watch Thailand

Le refus de la participation : une autre occasion manquée

Les participants du Sud ont reconnu la présence de l’ « éléphant dans la pièce » en soulignant que les dispositions de l’ONU en matière de participation de la société civile sont « plutôt mauvaises » du point de vue du Sud, et que certaines « solutions » proposées – telles que l’encouragement des États à inclure la société civile dans leurs délégations – sont tombées dans l’oreille d’un sourd, étant donné que de nombreux États sont aux mains de gouvernements autoritaires et misogynes qui ferment l’espace civique et retirent les droits des femmes.

L’ONU devrait impliquer davantage la société civile – et pas seulement les juristes ou les titulaires de doctorats. L’apprentissage ne se fait pas uniquement dans les salles de classe. Sa mise en pratique se fait sur le terrain, dans les communautés, souvent sous la direction d’organisateurs communautaires ou de membres d’organisations.

Terry Ince, Comité CEDEF de Trinité-et-Tobago

 

Les OSC ne sont pas suffisamment impliquées dans le processus décisionnel. Nous avons souligné la nécessité d’impliquer les organisations à la base dans les phases de formulation des politiques, car ce sont elles qui connaissent réellement les besoins des personnes. Nous avons voulu attirer l’attention sur le fait que de nombreuses OSC sont limitées par leurs gouvernements nationaux et ne peuvent pas mener à bien leur travail. Les gouvernements et les organismes internationaux doivent les soutenir et les intégrer dans les processus d’élaboration des politiques.

Zarin Hainsworth, National Alliance of Women’s Organisations, Royaume-Uni

Les méthodes de travail de la CSW étant également à l’ordre du jour, la dernière session de la CSW a été l’occasion de corriger cette situation en impliquant davantage la société civile dans le processus. Mais les conservateurs ont empêché tout changement permettant à la société civile de participer à la négociation des documents finaux. Les OSC n’ont même pas obtenu le statut d’observateur. Dans un avenir proche, la société civile ne pourra continuer à participer à la CSW que dans le cadre d’événements parallèles, de dialogues interactifs – le lancement d’un nouveau dialogue avec les jeunes étant une évolution positive – et de la discussion dite générale, consacrée à l’examen de l’état de l’égalité des sexes et à l’identification des objectifs atteints, des lacunes et des défis dans la mise en œuvre des engagements.

Sur une note positive, il y a néanmoins une chose de claire pour la société civile : les conclusions concertées de la CSW ne représentent pas un plafond mais un seuil minimum, et elles ne représentent que le début d’un long processus. Ces conclusions sont destinées à tous et à toutes pour qu’ils les emportent chez eux et insistent pour qu’elles se traduisent autant que possible en lois, en programmes et en politiques progressistes aboutissant à des changements réels sur le terrain. C’est ce que la société civile féministe continuera à faire, dans le but de voir des progrès avant qu’il ne soit temps de se réunir à nouveau pour la CSW67.

NOS APPELS À L’ACTION

  • L’ONU doit institutionnaliser des moyens efficaces pour la société civile de faire valoir le point de vue des personnes les plus touchées par les problèmes, y compris la crise climatique, et de développer des solutions de base à ces problèmes.
  • Les gouvernements doivent impliquer les organisations dirigées par des femmes et faire appel à leurs connaissances pratiques sur le terrain afin de concevoir des politiques efficaces pour lutter contre les inégalités entre les sexes à l’intersection entre les questions de genre et les enjeux environnementaux.
  • Les organisations féministes doivent approfondir leur approche intersectionnelle pour répondre aux besoins des différentes femmes, tout en créant de vastes coalitions de la société civile pour résister aux réactions hostiles aux droits.
Avec nos remerciements à toutes les femmes interviewées dont les contributions ont été intégrées à cet article, à savoir : Eucharia Abua, African Girls Empowerment Network ; Zarin Hainsworth, National Alliance of Women’s Organisations, Royaume-Uni ; Terry Ince, Comité CEDEF de Trinité-et- Tobago ; Helen McEachern, Cherie Blair FOUNDATION FOR WOMEN, Royaume-Uni ; Joy Hayley Munthali et Dorothy Kazombo Mwale, Green Girls Platform, Malawi ; Wanun Permpibul, Climate Watch Thailand ; et Misun Woo, Asia Pacific Forum on Women, Law and Development. Toutes les citations des entretiens sont des extraits édités. Les entretiens complets sont disponibles ici.

Photo de couverture par WECF International/Twitter