Avertissement sur le contenu : cet article contient des références à la maltraitance des enfants.

La découverte de plus de 1 300 tombes non marquées d’enfants autochtones, morts dans le cadre du système raciste des pensionnats canadiens, a entraîné une nouvelle prise de conscience de l’exclusion des populations autochtones. L’ampleur du problème était connue depuis longtemps, mais les dernières preuves ont obligé les Canadiens à prendre conscience des fondements racistes de leur société actuelle et des multiples formes d’inégalité et d’exclusion dont sont victimes les populations autochtones aujourd’hui. Au-delà des cérémonies de réconciliation, les populations autochtones réclament des mesures concrètes pour faire progresser leurs droits.

Cette année, les célébrations du 1er juillet, jour de la fête du Canada, n’ont pas été des plus réjouissantes. À Winnipeg, dans le Manitoba, des manifestants ont arraché les statues de la reine Victoria et de la reine Elizabeth II. À Ottawa, la capitale, des milliers de personnes ont participé à une manifestation pour l’annulation de la fête du Canada. Selon le groupe militant autochtone Idle No More, dans plus de 80 municipalités, les festivités de la fête du Canada ont été annulées ou remplacées par des cérémonies de commémoration. Les populations autochtones ont organisé de nombreux actes de protestation et de deuil.

Un héritage d’abus sur plusieurs générations

La cause immédiate a été la découverte, juste avant la fête du Canada, de près de 1 000 tombes d’enfants non marquées. Ces tombes se trouvaient sur les lieux d’anciens pensionnats, dont beaucoup étaient gérés par des organisations caritatives catholiques, que les enfants autochtones étaient contraints de fréquenter. Plusieurs générations ont été soumises à cette violation des droits : plus de 150 000 enfants autochtones ont été forcés de fréquenter ces écoles selon un système établi au XIXème siècle. La dernière école n’a fermé ses portes qu’en 1997.

Les enfants autochtones étaient enlevés à leur famille, recevaient des noms occidentaux, n’avaient pas le droit de parler leur langue et étaient convertis de force au christianisme. L’objectif explicite était l’assimilation forcée à la société blanche et l’éradication des identités autochtones, une pratique que la Commission vérité et réconciliation du Canada a reconnue en 2015 comme relevant du « génocide culturel ».

Les mauvais traitements étaient depuis longtemps signalés comme étant monnaie courante dans ces écoles, qui était en grande partie non réglementées et où les enfants étaient en majorité cloîtrés, loin des regards. Les enfants vivant dans des conditions exiguës et insalubres, étant mal nourris et bénéficiant de peu de soins médicaux, des maladies telles que la tuberculose se propageaient facilement. D’autres sont morts en fuyant les abus physiques et sexuels. Les taux de mortalité étaient largement supérieurs à ceux de la population blanche, et lorsque les enfants mouraient, les familles auxquelles ils avaient été enlevés n’étaient souvent jamais informées. Dans de nombreux cas, leurs noms n’étaient même pas enregistrés par les administrateurs scolaires : leur existence était presque complètement effacée.

Ce qui est peut-être le plus choquant, c’est que ce n’était pas vraiment un secret. Des générations de personnes autochtones savaient ce qui s’était passé, mais n’ont jamais été écoutées. Des preuves existaient depuis le début, mais personne au sein du pouvoir ne voulait les examiner. En 2015, la Commission vérité et réconciliation a estimé qu’il en coûterait environ 1,5 million de dollars canadiens (environ 1,2 million de dollars américains) pour achever le travail d’enquête sur les décès – mais l’argent n’a pas été versé. De nombreuses recommandations de la Commission n’ont tout simplement pas été mises en œuvre ; peut-être certaines personnes ont-elles considéré que le chapitre était clos et qu’il n’était pas nécessaire d’y donner suite. D’autres témoignages d’abus et appels à l’action ont continué à être ignorés. Le gouvernement n’a cessé de faillir à ses obligations envers les populations autochtones.

Mais en 2021, les tombes nouvellement découvertes ont fourni un témoignage sinistre qui ne pouvait plus être ignoré. Lorsque des groupes d’activistes ont commencé à chercher, ils ont découvert de plus en plus de tombes. Entre mai et juillet, plus de 1 300 tombes ont été localisées ou estimées par des groupes autochtones à l’aide d’un radar à pénétration de sol. D’autres enquêtes sont en cours, car il reste malheureusement de nombreux sites à étudier. En août, par exemple, les nations Squamish, Musqueam et Tsleil-Waututh ont annoncé qu’elles commençaient une enquête sur le site d’un pensionnat à North Vancouver, que plus de 2 000 enfants ont été forcés de fréquenter.

Le bilan ne fera que s’alourdir. La Commission vérité et réconciliation a recensé 3 201 tombes non marquées, et identifié les noms d’au moins 4 100 enfants décédés au sein des écoles, mais ce chiffre pourrait atteindre 6 000, soit un taux de mortalité d’un sur 50 au cours de l’existence de ces écoles.

Un déferlement de colère

Le renversement des statues de Winnipeg n’était guère surprenant compte tenu des circonstances. Ces dernières années, les mouvements pour la justice raciale ont de plus en plus attiré l’attention sur la manière dont la commémoration publique continue à l’égard des fondateurs du racisme et du colonialisme perpétue l’humiliation. La résurgence du mouvement Black Lives Matter en 2020 a donné lieu à une nouvelle tentative de retirer des monuments et de changer les noms des rues et des institutions liées aux crimes coloniaux, non seulement au Canada mais aussi en Belgique, en Afrique du Sud et au Royaume-Uni, parmi de nombreux autres pays. Aux États-Unis, en 2021, les statues des chefs confédérés ont continué à être retirées de lieux emblématiques – voir notre article.

Outre les statues de Winnipeg, en juin, une statue d’Egerton Ryerson, l’une des principales forces intellectuelles à l’origine de la politique d’assimilation forcée, a été démontée au sein de l’université qui porte son nom à Toronto et jetée dans le port. L’université a déclaré que la statue ne serait pas remise en place et que des discussions étaient en cours concernant l’utilisation du nom Ryerson. Le même mois, la ville d’Owen Sound, en Ontario, a retiré l’enseigne du parc Ryerson avant que le site ne soit renommé. Le mois d’août a été marqué par d’autres manifestations à Hamilton, qui ont conduit au renversement de la statue de John A. McDonald, premier Premier ministre du Canada et l’un des architectes du système scolaire, après que le conseil municipal ait décidé de maintenir la statue en place à la suite de protestations antérieures.

Les groupes autochtones critiquent depuis longtemps les célébrations de la fête du Canada, et en 2021, de nombreuses personnes ont estimé qu’il était nécessaire d’organiser des commémorations et des manifestations – beaucoup d’entre elles portant de l’orange, couleur du mouvement en faveur de la justice – plutôt que d’organiser des festivités. Cependant, d’autres, dont le chef du parti conservateur d’opposition, Erin O’Toole, ont insisté sur le fait qu’il était toujours important, lors de la fête du Canada, de célébrer la fierté d’être Canadien.

Plusieurs églises ont également été incendiées ou vandalisées à la suite de la découverte des tombes. La colère était compréhensible, mais pas la façon dont elle a été exprimée, qui a suscité une réaction défensive de la part des groupes religieux et a conduit à l’affirmation méprisable d’un prêtre selon laquelle les allégations d’abus avaient été inventées.

En revanche, de nombreux Canadiens qui se considèrent comme libéraux, et qui voient d’ailleurs dans cette identité politique un motif de fierté par rapport à leur voisin du sud, ont finalement été contraints de s’interroger sur leur privilège, lié au génocide fondateur de leur pays, et de reconnaître la complicité de leur silence. Les militants ont également commencé à pointer du doigt le rôle du Royaume-Uni en tant que puissance coloniale, comme une composante majeure de la prise en compte des héritages coloniaux. Les États-Unis ne devraient pas non plus avoir l’esprit tranquille : le pays a eu une politique similaire à l’égard des populations autochtones et des enquêtes sont susceptibles d’y être menées également.

Un geste de réparation longtemps retardé pour les populations autochtones d’Australie

Ces derniers mois ont également été marqués par des progrès et de nouvelles demandes de justice pour les crimes commis à l’encontre des populations autochtones en Australie, un pays également colonisé par les forces coloniales britanniques.

En août, le gouvernement australien a finalement accepté de verser des indemnités aux victimes des « générations volées ». Du début du XXème siècle jusqu’aux années 1970, au moins 100 000 enfants autochtones ont été retirés de force à leurs parents et placés dans des institutions publiques et religieuses ou dans des familles d’accueil. Comme au Canada, dans le cadre d’une politique d’assimilation forcée, ils ont été coupés de tout contact avec leur famille, il leur a été interdit de parler les langues autochtones et ils ont été contraints d’adopter la culture des colons. Le gouvernement fédéral a présenté des excuses en 2008, onze ans après la recommandation de l’enquête nationale officielle. Comme au Canada, de nombreuses autres recommandations de l’enquête n’ont jamais été mises en œuvre.

Il a fallu attendre 11 ans de plus après les excuses pour obtenir une compensation financière, période pendant laquelle de nombreuses victimes des « générations volées » sont décédées. Mais finalement, en août dernier, le gouvernement a accepté de verser aux survivants 75 000 dollars australiens (environ 55 000 dollars américains) par personne, dans le cadre d’un programme plus vaste axé sur les fléaux permanents que sont l’inégalité et la discrimination à l’égard des populations autochtones.

Cette décision a été longue à venir et n’est intervenue qu’à la suite de décennies de plaidoyer de la part des groupes autochtones, y compris des actions en justice. Les groupes autochtones continueront à faire pression sur le gouvernement pour qu’il tienne enfin ses promesses dans un pays où, comme au Canada, les populations autochtones obtiennent de moins bons scores que les Australiens non autochtones pour chaque indicateur socio-économique.

Une réponse officielle tardive

La réponse du gouvernement fédéral face à la découverte initiale de 215 tombes non marquées en mai a été d’ordonner que les drapeaux sur ses bâtiments soient mis en berne. En juillet, la police a annoncé qu’une enquête de fond sur les plaintes pour abus au Manitoba était en cours et qu’elle avait parlé à plus de 700 personnes. En juillet, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a nommé la première gouverneure générale autochtone du Canada – la représentante du Canada auprès de la cheffe d’État, la reine Elizabeth II. Mary Simon est leader d’un groupe autochtone inuit du territoire du Nunavut, et elle défend les droits des Inuits. Il s’agissait au moins d’un pas en avant symbolique.

Ces mesures ont été suivies d’un engagement tardif à fournir des fonds pour aider les communautés autochtones à rechercher les tombes, le gouvernement fédéral ayant promis 83 millions de dollars canadiens (environ 66,2 millions de dollars américains) en août. Parallèlement, le gouvernement fédéral s’est engagé à débloquer de nouveaux fonds pour soutenir la santé physique et mentale, le bien-être et les infrastructures matérielles des communautés autochtones, ainsi qu’à ériger un monument national à Ottawa à la mémoire des victimes et des survivants de ces abus.

Pour chaque indicateur socio-économique - revenu, emploi, santé, logement et statut au regard de la justice pénale - les populations autochtones du Canada sont derrière la majorité non autochtone.

Toutes ces mesures étaient nécessaires et attendues depuis longtemps. Sur tous les indicateurs socio-économiques – notamment le revenu, l’emploi, la santé, le logement et le statut au regard de la justice pénale – les populations autochtones du Canada sont en retard sur la majorité non autochtone. L’ampleur de ce fossé a été mise en évidence en août, lorsque le gouvernement fédéral a conclu un accord juridique d’une valeur de 8 milliards de dollars canadiens (environ 6,3 milliards de dollars américains) dans le cadre de deux recours collectifs intentés de longue date par des communautés autochtones pour leur manque d’accès à l’eau potable. Dans l’un des pays les plus riches du monde, membre du G7, il existe 32 communautés autochtones auxquelles on recommande officiellement de ne pas boire l’eau polluée. En septembre, les habitants de la communauté de Shoal Lake 40 ont enfin pu commencer à boire l’eau du robinet, ce qu’ils réclamaient depuis 1997. Les communautés autochtones sont le seul segment de la société canadienne qui doit se méfier de l’eau qui sort du robinet.

De nouvelles mesures sont réclamées

Les groupes des Premières Nations continuent de réclamer davantage. Ils insistent pour que le gouvernement entreprenne une enquête indépendante, dirigée par un procureur spécial, avec des observateurs internationaux et un financement adéquat, afin d’enquêter sur ces crimes et de porter des accusations criminelles contre les responsables, en reconnaissant que les événements survenus étaient des actes criminels.

Les militants exigent également que l’Église catholique prenne ses responsabilités en présentant des excuses, en enquêtant sur les décès, en demandant des comptes aux auteurs d’abus encore en vie et en publiant tous ses dossiers. En septembre, la Conférence des évêques catholiques du Canada a présenté des excuses officielles pour le rôle qu’elle a joué. Il s’agissait des premières excuses d’une institution catholique en rapport avec les écoles, et elles ont été présentées longtemps après que tous les autres groupes impliqués aient présenté leurs excuses. La pression s’accentuera sur le pape François pour qu’il présente ces excuses au plus haut niveau lors de sa rencontre avec les dirigeants autochtones en décembre.

Les experts des droits humains des Nations unies ont également exhorté le Vatican et le gouvernement canadien à mener des enquêtes sur ces décès et à engager des poursuites, et ont demandé la mise en œuvre intégrale des recommandations de la Commission de 2015.

Les défis sont encore vastes. Lors des élections anticipées convoquées par M. Trudeau, le 20 septembre, très peu de choses ont changé : pratiquement aucun siège n’a changé de parti et M. Trudeau s’est retrouvé, comme auparavant, à la tête d’un gouvernement minoritaire. Et si tous les candidats ont évoqué les questions autochtones pour la forme lors de la campagne et des débats télévisés, leurs idées pour lutter contre l’exclusion des populations autochtones ont été critiquées pour leur caractère imprécis, leur approche descendante et le fait qu’elle ne soit pas inspirées par les peuples autochtones. Bon nombre des véritables problèmes d’exclusion auxquels les populations autochtones sont confrontées aujourd’hui n’ont pas été abordés, et la tentative d’organiser un débat portant spécifiquement sur les questions autochtones n’a pas abouti.

De nombreuses personnes autochtones continuent de se sentir exclues et non représentées en politique, avec des taux de participation électorale nettement inférieurs, en particulier chez ceux qui vivent dans les réserves des Premières nations. De nombreux autochtones craignent que la « réconciliation » ne soit qu’un terme à la mode, et qu’au début du prochain cycle politique, les changements réels ne soient plus à l’ordre du jour.

Les groupes de défense des autochtones maintiendront la pression pour que les droits des peuples autochtones soient concrétisés. Il s’agit de bien plus que d’un simple débat sur une histoire déplorable. L’exclusion passée continue de se reproduire dans les traumatismes et les discriminations actuels.

Le génocide n’est pas confiné à un passé lointain – l’Enquête nationale 2018 sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a conclu qu’il existe un génocide en cours contre les peuples autochtones, et en particulier contre les femmes, les filles et les personnes LGBTQI+ autochtones. Pendant ce temps, et malgré tous ses discours de réconciliation, le gouvernement fait encore passer des pipelines sur les terres des Premières Nations et emprisonne des manifestants autochtones.

Dans ce contexte, et alors que des tombes non marquées continuent d’être découvertes, des excuses et des actes de deuil sont nécessaires, mais aussi une véritable action visant à faire reculer l’exclusion et rétablir les droits.

NOS APPELS A L’ACTION

  • L’Église catholique doit présenter des excuses pour le rôle qu’elle a joué dans la maltraitance des enfants autochtones et coopérer pleinement à toutes les enquêtes, notamment en publiant les dossiers.
  • Le système de justice pénale du Canada devrait engager des poursuites pénales contre les auteurs présumés d’abus encore en vie et offrir des réparations aux victimes et à leurs familles.
  • Le gouvernement canadien doit tenir ses promesses de promouvoir la réconciliation et fournir un soutien financier pour mettre fin à l’exclusion des populations autochtones, notamment en élargissant le dialogue avec la société civile autochtone.