Burkina Faso : la démocratie suspendue
Le chef militaire burkinabè, Ibrahim Traoré, a demandé à ses compatriotes d’oublier la démocratie. Et il traduit ses paroles en actes. Sa junte a dissous tous les partis politiques et suspendu les organisations de la société civile ainsi que les médias. Elle ferme également la porte à tout contrôle international. La junte a expulsé le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et a suivi l’exemple des régimes militaires voisins en se retirant des principaux organes de surveillance et de reddition de comptes. Traoré utilise les réseaux sociaux pour se mettre en avant comme porte-parole d’une nouvelle génération de dirigeants panafricains, mais son régime est responsable d’un large éventail de violations des droits humains. Les États africains démocratiques devraient refuser de le laisser normaliser son modèle antidémocratique.
Le capitaine Ibrahim Traoré, jeune chef militaire charismatique du Burkina Faso, a cessé de faire semblant. En avril, il a déclaré que la population devait « oublier la question de la démocratie » car « la démocratie c’est pas pour nous ». Quand Traoré a pris le pouvoir en septembre 2022, après avoir renversé un dirigeant qui avait aussi fait un coup d’État plus tôt dans l’année, il avait promis des élections avant juin 2024. La junte a rompu cette promesse, repoussant la transition à 2029. Maintenant, Traoré a confirmé qu’il n’avait aucune intention de rétablir la démocratie. Au contraire, la junte militaire du Burkina Faso intensifie la répression, tout en collaborant avec les États voisins pour internationaliser son modèle dangereusement antidémocratique.
La répression s’intensifie
La répression se déroule dans un contexte d’insurrection djihadiste. La frustration face aux défaillances du gouvernement démocratiquement élu en matière de sécurité a contribué à alimenter les conditions qui ont mené aux coups d’État de 2022, mais le régime militaire n’a pas réussi à améliorer la situation. L’insurrection s’est amplifiée, et ce sont les civils qui paient le prix. Tous les camps sont accusés de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, et depuis le coup d’État, des preuves indiquent que les forces armées burkinabè et leurs milices alliées ciblent de plus en plus les civils, notamment les membres de l’ethnie peul.
Une force armée visiblement incapable de venir à bout de l’insurrection et responsable de la mort de civils perdrait toute prétention à la légitimité. C’est pourquoi la junte est déterminée à contrôler le récit, à faire taire la dissidence et à écraser toute contestation perçue comme une menace pour son pouvoir.
Traoré accompagne sa rhétorique antidémocratique d’actions. En janvier, le gouvernement a dissous tous les partis politiques, sous prétexte qu’ils semaient la division et fragilisaient le tissu social. Le gouvernement a publié un décret abrogeant toutes les lois régissant les partis et leur a ordonné de remettre leurs actifs. Leurs activités étaient suspendues depuis septembre 2022.
La junte cible également les organisations de la société civile (OSC). Ces derniers mois, les autorités ont suspendu plus d’un millier d’organisations pour des motifs mineurs tels que le non-renouvellement de leurs instances dirigeantes. En avril, le gouvernement a dissous 118 OSC, invoquant le non-respect d’une loi de juillet 2025 imposant des exigences strictes et contraignantes en matière d’enregistrement, de conformité et de rapports. Cette loi était censée accorder aux OSC un délai d’un an pour se mettre en conformité, mais le gouvernement les a dissoutes avant l’expiration de ce délai. La junte a notamment visé des organisations de défense des droits humains telles que la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme, la Coalition burkinabè pour les droits de la femme et l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture.
Les associations religieuses et les mouvements étudiants n’ont pas été épargnés. L’Association As Salam et la Coordination des jeunes musulmans du Burkina n’ont pas pour objectif explicite la défense des droits humains, mais elles ont toutes deux été suspendues par les autorités pour des faits présumés de troubles à l’ordre public et des activités qui sortiraient de leur objet statutaire. En mai, le gouvernement a suspendu l’Union générale des étudiants du Burkina Faso, le plus grand mouvement étudiant du pays, après la publication d’un communiqué critiquant le bilan du gouvernement en matière de sécurité. Le gouvernement accusait ce texte de glorifier le terrorisme.
Les autorités ont également suspendu plusieurs médias, notamment pour leurs reportages sur la situation sécuritaire. En mai, le régulateur national des médias a suspendu pour une durée indéterminée la chaîne de télévision française TV5 Monde, l’accusant de soutenir des groupes terroristes.
Tous ceux qui s’expriment risquent l’arrestation, la détention, la disparition forcée, l’enrôlement forcé dans les forces armées et la torture. Les personnes LGBTQI+ au Burkina Faso sont particulièrement exposées, car en 2025, la junte a criminalisé les relations entre personnes du même sexe, prévoyant des peines allant jusqu’à cinq ans de prison. Le gouvernement s’est également octroyé le pouvoir de retirer la nationalité à toute personne réputée agir à l’encontre de l’intérêt national. En décembre dernier, la répression a pris une tournure encore plus inquiétante lorsque la junte a annoncé son intention de rétablir la peine de mort.
🇧🇫#BurkinaFaso added to our latest Watchlist:
— CIVICUS Monitor (@CIVICUSMonitor) July 29, 2026
🟠More than 1,100 organisations suspended or closed
🟠All political parties dissolved
🟠Critics of military authorities face arrests, censorship & enforced disappearances
Country rated as ‘Repressed’:https://t.co/u3abVtbIT5 pic.twitter.com/378JENhBDm
Une alliance répressive
Le Burkina Faso n’agit pas seul. Sous Traoré, il a noué des relations étroites avec deux régimes militaires voisins, le Mali et le Niger. Ensemble, ils promeuvent un modèle qui rejette la démocratie et la surveillance internationale. En janvier 2025, un an après avoir formé leur Alliance des États du Sahel, ils ont finalisé leur retrait collectif de l’organisation régionale clé, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette décision était clairement une réponse aux pressions exercées par la CEDEAO pour rétablir un régime civil.
Ces trois États ont maintenant officiellement entamé la procédure de retrait de la Cour pénale internationale (CPI), qui prendra effet dans un an. Ils ont dénoncé la Cour comme un « outil d’oppression néocoloniale » et ont promis de mettre en place une instance alternative. Cependant, l’instance qu’ils créeront aura peu de chances de disposer des mêmes pouvoirs que la CPI pour délivrer des mandats d’arrêt à l’encontre de chefs d’État en exercice et d’autres personnalités de haut rang. Pour les victimes de graves violations des droits humains, le retrait de la CPI et de la Cour de justice de la CEDEAO supprime des voies d’accès essentielles à la justice.
En février, le Burkina Faso a suspendu les activités du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui opérait dans le pays depuis 2019, en représailles à une déclaration du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, appelant la junte à lever l’interdiction visant les partis politiques et à ouvrir l’espace civique. L’Organisation des Nations unies a désormais conclu qu’elle n’avait d’autre choix que de fermer son bureau.
Ces mesures protègent les dirigeants militaires et les forces de sécurité de toute obligation de rendre des comptes à des instances extérieures. Les mesures s’inscrivent dans un réalignement politique plus large qui a vu le Burkina Faso et ses alliés se détourner de la France, ancienne puissance coloniale, et d’autres États démocratiques pour se tourner vers la Russie, un partenaire indifférent aux droits humains. Les relations entre le Burkina Faso et la Russie vont désormais au-delà de la coopération militaire pour s’étendre à des liens économiques plus étroits. L’année dernière, les deux pays ont signé un accord sur l’exploitation aurifère.
Alors même qu’il rejette toute forme de contrôle international, Traoré s’est constitué un réseau de sympathisants à l’échelle mondiale. Grâce à une utilisation habile des réseaux sociaux et à un flux constant de désinformation, il se présente comme un leader panafricain à l’image des figures emblématiques de l’ère de la libération, telles que Thomas Sankara, l’ancien président révolutionnaire du Burkina Faso. Son message joue sur la colère bien réelle suscitée par le colonialisme et les déséquilibres de pouvoir dans les relations avec les États occidentaux.
Mais les personnes dont il bafoue les droits ne sont pas des Occidentaux. Les civils massacrés par l’armée, ainsi que les militants et journalistes réduits au silence, sont des Burkinabè. Il n’y a rien d’anti-africain dans les libertés démocratiques, et rien de panafricain chez un dirigeant qui les nie. Ce sont les démocraties africaines qui ont le plus à perdre si le modèle de Traoré se répand, et ce sont elles qui sont le mieux placées pour le contester. Elles devraient refuser de normaliser son discours et faire pression sur lui pour qu’il rétablisse les libertés fondamentales, rouvre la voie vers la démocratie et accepte de rendre des comptes à la communauté internationale.
NOS APPELS À L’ACTION
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La junte militaire doit annuler la dissolution et la suspension des organisations de la société civile, autoriser les partis politiques à exercer leurs activités et ouvrir un véritable dialogue sur le rétablissement de la démocratie.
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Les démocraties africaines doivent prendre l’initiative auprès du Burkina Faso et le pousser à s’engager dans un processus visant à rétablir la démocratie et à réintégrer les institutions internationales, en fixant un calendrier précis.
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Les bailleurs de fonds internationaux devraient mettre en place des mécanismes de financement d’urgence pour soutenir les organisations de la société civile burkinabè et les médias indépendants qui s’efforcent de défendre les libertés démocratiques malgré de graves restrictions.
Le Burkina Faso a récemment été ajouté à la liste de surveillance du CIVICUS Monitor, qui recense les pays qui connaissent un déclin important du respect de l’espace civique.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org
Photo de couverture d’Angelos Tzortzinis/AFP


